Un voyage dans le temps

27 Fév

 

Mes amis poètes et moi avions 30 ans au moment de la Nuit de la Poésie du 28 mars 1980. Nos lectures avaient été reléguées aux petites heures du matin: la salle s’était vidée et on nous avait dit qu’il ne restait plus de pellicule.

Coup de théâtre, 39 ans plus tard, Jean-Pierre Masse nous apprend que le cinéastes ont retrouvé des images à partir desquelles Jean-Claude Labrecque et lui-même ont réalisé une nouvelle version et nous invitaient à la première de leur «Chronique de la Nuit de la Poésie 1980» dans le cadre des Rendez-vous de Cinéma Québec 2019.

J’ai filmé avec mon téléphone ma courte lecture de « Wonder Woman » à partir du DVD qu’on nous a remis à l’issue de la projection et que j’ai fait jouer sur un vieux MacBook encore muni d’un lecteur.

 

Dans le monde inversé de l’eau (3)

15 Fév

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Le kayak glisse sur l’eau du lac
traverse des nuages
pénètre le reflet du mont Kaikoop
masse silencieuse
puissance de pierre
bruissement d’arbres

et soudain les plumes noires
striées de blanc
d’un huard
il s’avance à mon rythme
sur le miroir de l’eau
me guide vers les profondeurs
de la montagne liquide
qui s’ouvre sous le coup de pagaie
tremblante, émue
troublée, secrète

Une précieuse ressource naturelle

2 Fév

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Il est encore tôt le matin. La jeune employée à lunettes rentre chez elle. Elle m’envoie la main de loin et continue à chanter d’une jolie voix en traversant la salle déserte. Sa joie de vivre est palpable. La joie de vivre cubaine est une précieuse ressource naturelle de cette île mystérieuse.

Dans le monde inversé de l’eau (2)

20 Jan

LA LUNE DU LOUP

 

Une nuit d’hiver

réveillée par une bourrasque

j’écoute la maison craquer

le souffle du dormeur

le bruit d’un chasse-neige au loin

bien au chaud

je respire l’air polaire

et je me laisse bercer

par le hurlement du loup

à la lisière des rêves

Dans le monde inversé de l’eau (1)

13 Jan

Ils viennent peut-être du futur de l’anthropocène

l’eau est assez rare pour qu’ils soient fascinés par cette rivière

nous ne sommes, nous, qu’au début de cette 6e extinction

il fait déjà trop chaud pour la mi-septembre

cette année-là, il n’y aura pas d’été des Indiens

la rivière,étroite et sinueuse, se perd dans les hautes herbes

le niveau d’eau est bas

quand elle coule sur les roches qui affleurent

la rivière chantonne

c’est ce murmure de l’eau qui les a d’abord attirés

le son est rare dans le désert qu’ils traversent

ils sont trois peut-être, montés sur des dromadaires

ils se sont arrêtés devant ce mirage

et je les vois, moi, dans le monde inversé de l’eau

Casse-Noisette

23 Déc

Pendant toute la première partie du ballet « Casse-Noisette », ma petite-nièce s’asseoit sur mes genoux pour mieux voir. Elle n’a pas encore cinq ans et elle a beau être grande, la jeune fille de la rangée d’en avant lui obstrue la vue, l’empêchant de se concentrer sur tout ce qui se passe sur la scène où les enfants ouvrent leurs cadeaux devant un immense sapin qui vient d’apparaître.

Son petit corps se crispe contre moi quand l’oncle Drosselmeyer surgit dans sa grande cape mauve, je ris de la voir se boucher les oreilles quand la musique de Tchaïkovsky se fait trop enlevante, je la sens frémir de joie quand de petites souris à peine plus âgées qu’elle bondissent dans le décor.

Pour célébrer le solstice

21 Déc

Photo via @STONEHENGE

Dans le rêve, je croise la chamane dans la bouche du métro. Elle est en costume: porte ses mocassins, un vêtement cérémoniel, des peaux, des plumes, son tambour d’une main, son hochet de l’autre. Je me rends dans un festival. Elle en arrive. Ils étaient plusieurs à l’aube, pour célébrer le solstice.

L’arbre

19 Déc

Je me lève au coeur de la nuit, alertée par quelque chose d’impalpable qui altère la texture de l’espace. C’est l’arbre. Silhouette noire et massive dans l’angle du salon, le sapin Fraser a déployé ses branches gelées. C’est encore un être sauvage chargé d’un parfum de forêt. Je m’approche doucement, attentive, main levée pour caresser le silence qui émane de l’arbre. Je me rendors sans avoir réussi à décrypter son secret.

Sur la photo prise ce matin, il garde tout son mystère.

Danseur

5 Déc

radieux
la peau presque bleue
tu danses avec la réalité
djinn rêveur aux pieds nus
tu accueilles le voyageur
avec une guirlande de roses
des plats épicés
et du thé sucré

volubile
magnétique
tu le mènes dans la cité des tentes
très droit fluide
maître soufi

silencieux soudain
les yeux pleins de larmes
tu veilles au confort de ton hôte
pour qu’il se repose enfin
au bout du chemin
du très long chemin

dans la nuit indienne

je voyage dans ton amour
ô guide des égarés
dès le début, je vacille
tes pieds peut-être, tes pieds nus
ta voix peut-être
quand tu chantes un poème en ourdou
tes avant-bras de faune

le derviche tourneur du désir
dans la roue du temps
les criquets nos silences
un soir d’hiver sur le bord de la rivière Krishna

tes mains tes yeux
tes bénédictions
à l’aéroport à minuit

je voyage dans ton emprise
danseur
je voyage
légère

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*Les vers en italique sont chantés a cappella.

Variante de Danseur, livre d’artiste réalisé avec Augusta de Schucani en 16 exemplaires numérotés et signés à Paris et à Montréal en 2005 et 2006

Sonnet hiéroglyphe

25 Nov

                                                                                            IMG_0842

                               

                            Je descends
                                                 Dans le tombeau des rois
                    Étonnée
                          À peine née

                                                                                           Anne Hébert

 

Les chats autrefois sacrés la nuit se glissaient
Dans les bibliothèques chargées de papyrus
Gardiens des précieux rouleaux dans l’ombre ils veillaient
Perchés sur des tablettes et d’obscurs thésaurus

De l’Égypte antique nous avons eu la clé
Grâce aux nobles félins protégeant la mémoire
Le savoir de ces anciennes humanitės
Noyées dans les replis du temps en miroir noir

Je me souviens de tout jusqu’au moindre détail
Des couinements des rongeurs, des pas lents du scribe
De la fatigue de ma vigile sans faille

Le soleil se levait sur le Nil ébloui
Je ne me rappelle hélas que de quelques bribes
De cette longue vie de chat érudit