Le geai bleu

19 Juin

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Ils sont dans la balançoire, son frère de Terre-Neuve, sa belle-soeur, Trésor d’amour et Rose.

C’est à l’approche du solstice d’été, un peu plus d’un an après la mort de papa et il flotte dans l’air l’odeur sucrée du chèvrefeuille.

La maison familiale a été vendue, mais le voisin d’en bas leur a proposé de descendre dans la cour après le brunch pour profiter de la belle journée.

La vieille balançoire a été repeinte en turquoise et il y a maintenant un petit jardin potager à côté des pivoines de maman.

Les autres invités viennent juste de partir: les rires d’enfants se sont éteints, les comptines se sont tues. Il est près de six heures du soir, mais la fête s’étire encore un peu, sur un ton plus intime. On évoque l’émotion au moment de pénétrer au rez-de-chaussée du duplex, quand le voisin les invite à venir voir les transformations qu’il a faites, disant qu’il sait que cette maison est pleine de souvenirs pour eux.

Des décennies de Jours de l’An leur reviennent en déambulant à travers la cuisine, le salon, la salle à manger: des anniversaires, des fêtes de Pâques et des repas d’Actions de Grâce, l’arrivée des petits-enfants maintenant devenus grands et qui sont venus cet après-midi avec les arrière-petits-enfants qui n’auront que peu ou pas connu leur arrière-grand-père, pas du tout leur arrière-grand-mère. La petite dernière, née une semaine plus tôt, porte son beau prénom à sa mémoire.

L’enfant et ses parents ne pouvaient pas voyager si tôt après la naissance, mais les invités ont pu la voir ouvrir les yeux et remuer ses doigts de fée par la magie de Skype au cours de l’après-midi.

Il y a bien une autre absente, mais Rose vit maintenant presque en paix avec la fracture entre elle et sa jumelle.

Personne n’y a fait la moindre allusion, sauf le voisin qui a demandé tout à coup, après qu’elle lui ait présenté ses frères: «Il n’y avait pas un quatrième enfant?»

Une ombre était passée, plombant un peu l’instant, mais ils n’avaient qu’acquiescé tous les trois, sans expliquer quoi que ce soit. Le voisin avait senti le malaise et avait rapidement esquivé le sujet.

Tout ça est oublié au moment où ils se racontent leurs projets de voyages en se berçant dans la balançoire dans laquelle Rose a été courtisée quand elle avait dix-sept ans. Elle dit que papa serait ravi par celui qui occupe sa maison, son garage et son atelier: l’homme est aussi méticuleux que lui et les outils et les vis rangés avec grand soin.

Au moment où son frère évoque leur futur périple en Irlande, en Écosse et en Angleterre jusqu’au petit village d’où la famille de sa femme est originaire, Rose aperçoit un geai bleu perché dans l’arbre planté par le père de leur père quand la famille s’est installée  dans cette maison d’Ahuntsic.

C’est un immense érable dont la ramure crée une ombre délicieuse dans la balançoire par les chaudes journées d’été. L’oiseau s’est perché sur une des branches les plus basses, comme pour écouter leur conversation.

Trésor d’amour vient justement de parler des oiseaux auxquels papa donnait toujours ses croûtes de pain et précisé qu’ils voient beaucoup moins de geais bleus depuis sa mort.

Une pensée la traverse et Rose déclare en souriant: «On dirait bien papa revenu nous dire bonjour».

Les hommes ne disent rien. Sa belle-soeur, aux origines indubitablement celtiques, observe l’oiseau, le regard soudain rêveur et vaguement embué de larmes,  avant de hocher la tête en signe d’approbation.

©La rose des temps 2014

 

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