Tr??s beau et terrifiant passage d???une nouvelle in??dite de Nelly Arcan

18 Sep

Tout cela était réel, comme si Nelly pouvait voir ce qui se passait à l’autre bout du monde. À travers la distance, des réalités se présentaient comme des avertissements. On la tenait au courant de choses importantes et dangereuses pour elle mais aussi pour l’ensemble du monde. L’un des paysages qui s’imposait le plus souvent était cette vision, ahurissante de netteté, où des femmes voilées de longues burqa bleues comme le ciel bas et omniprésent des déserts américains, tranchant sur la couleur dorée, orangée, de la terre, conduisaient à grande vitesse, bien au-delà de la limite légale, des motos Harley Davidson, sur une autoroute traversant un espace désertique à perte de vue, semblable au Nebraska. Leurs motos roulaient aux États-Unis, cela était sûr, car ici et là des drapeaux claquaient au vent, accrochés au bout de mâts pareils à des bornes qui indiquaient la direction à suivre. Dans ce paysage jamais Nelly ne voyait les femmes voilées démarrer leurs engins ou les arrêter, les femmes voilées étaient simplement posées là, sur l’autoroute, comme si elles y avaient toujours été, au sommet de leur course, en route depuis des temps immémoriaux, opérant parfois des virages serrés où les motos penchaient comme des bateaux à voiles frappés par une bourrasque de vent pour se redresser avec adresse, et pencher à nouveau de l’autre côté pour opérer un autre virage serré, et ainsi de suite. Elles étaient toujours au nombre de quatre, en file l’une derrière l’autre ou bien deux par deux, en carré. Elles roulaient à la manière de nageuses synchronisées, propulsées par une chorégraphie méticuleuse où même leurs voiles se mouvaient à travers l’espace dans une symétrie de miroirs. Quatre motos enflammées de larges voiles bleus. Elles formaient un clan. Un motocycle club révolutionnaire, peut-être terroriste. Leur clandestinité allait bientôt éclater au grand jour. C’étaient les quatre chevaliers de l’Apocalypse conduisant leurs motos dans un but de destruction des hommes, et de toute vie. Quatre femmes dont le recouvrement bleu, furieux, était travaillé par le vent et la vitesse, masse de tissu qui formait un halo spectral enveloppant les motos, comme du feu, alors qu’elles roulaient encore, et encore, sur cette autoroute qui traversait un désert, qui menait peut-être à la destination finale, celle de l’explosion, de l’anéantissement de la vie sur Terre. Car la Terre était devenue infidèle. Une chienne ? Des informations tirées de bulletins concernant des regroupements terroristes sur le point d’attaquer se superposaient au paysage. Parfois Nelly les voyait rouler la nuit, alors il n’y avait plus que le bruit des moteurs qui s’entendait, alors ne se voyaient plus que les taches bleues incandescentes, phosphorescentes, des auréoles gazeuses qui crevaient la noirceur opaque de la nuit, parfois éclairée par une lune rasant le sol, incontournable comme le ventre engrossé d’une femme. Mais ces paysages et personnages énigmatiques se défaisaient très vite pour se recoudre autrement, de façon toujours aussi énigmatique.

 

On peut lire toute la nouvelle «La honte» en ligne sur le site officiel: 

http://www.nellyarcan.com/pdf/Nelly-Arcan-La-honte.pdf

La nouvelle fera partie de Burqa de chair à paraître aux éditions du Seuil en octobre.

http://www.seuil.com/livre-9782021028829.htm

 

 

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