
soleil de midi
les cloches de l’angélus
l’envol des canards
et quatre ados sur un banc
vrillés à leur téléphone

soleil de midi
les cloches de l’angélus
l’envol des canards
et quatre ados sur un banc
vrillés à leur téléphone
le souffle du vent
sur le sommeil des vivants
filaments de rêves
emmêlée d’ombre je veille
j’écoute le chant des âmes

éclats de couleur
dans l’automne dénudé
sous le grand ciel bleu
des fiers chamanes mongols
à Montréal en novembre

à cheval miroir
chevale mémoire noire
moire de la nuit
la pluie, la pluie infinie
brise le silence d’or
( version 5)

«Maintenant je sais nos êtres en détresse dans le siècle»
Le poète Gaston Miron disparaissait il y a déjà 21 ans, le 14 décembre 1996. Ce magnifique documentaire de Simon Beaulieu sur le site de Télé-Québec rend hommage non seulement à sa mémoire, mais à l’engagement qu’il nous a laissé en héritage.
Miron, un homme revenu d’en dehors du monde
Cher Normand,
C’est de toute beauté! J’ai commencé à tweeter des extraits de Le poème est une maison désormais inhabitée, mais je veux tout de suite te dire à quel point ton catalogue affectueux trois m’a profondément touchée.
J’ai aimé la précision, la concision, les répétitions, le sous-sol réel, les italiques, les citations et les intertextes, le charbon et la suie, la préhistoire, Alice, les trois maisons, le mystère, le père, le nom improbable du chat blanc, le poème quoi.
une bibliothèque
de bois lavé
amassé aux marées basses
sous les étoiles mortes
de mille nuits noires
En tentant de réinventer en langue/le la mineur, tu nous translates en je ne sais quel ailleurs troublant et doux à la fois. L’enfant heureux penché sur ses vieux Cahiers Canada nous révèle un étonnant chiffrier de l’émotion auquel on n’est pas sûrs de croire, nous non plus, et c’est une bien paradoxale découverte.
Il te reste plein de livres encore à écrire (on l’espère, nous aussi) en langue rupestre/ avec des taches et des cornes/ des flancs séchés de vaches/ et des chevaux nains multicolores.
Ce temps zéro du poème tout comme l’étrange mélange/de beauté et d’effroi de ton dernier livre, est bien je pense celui de toutes [tes] larmes
Merci pour le bel objet de poésie, le secret coffret de sons:
mais les mots, j’oublie
me réfugie plutôt
dans quelques sons
ni plaintes
ni gémissements
que quelques notes
presque musicales
mais sur des octaves inventés
Ah! Quelle perspective étourdissante que ces octaves inventés!
Amitiés,
Yolande
Le poème est une maison désormais inhabitée de Normand de Bellefeuille, éditions du Noroît 2017, 119p.

Je marche dans l’hiver
De l’ancien village du Sault-au-Récollet
Bâti autour de l’église
Et de l’île de La Visitation
*
Le néophyte Ahuntsic
N’est n’est plus qu’une statue
Et le père Nicolas Viel le nom d’un parc
La Skawanoti est devenue la Black River
Puis la rivière des Prairies
*
Les Hurons campaient plus à l’est
Avant les premiers rapides
Quelqu’un a trouvé des artefacts
En creusant pour construire
*
Près de la rue du Pont
La couleur cyan d’un vieux mur de bois chaulé
M’arrête à chaque fois
On dirait une grange
Affleurant de l’enfance
Du passé de Montréal
Comme du mien
*
Je marche dans la poudrerie
Il reste quelques vieilles maisons
Et des échos de chansons
Qui tournent dans la tête
Et se suspendent
Devant ce mur chaulé
Couleur cyan
*
Sur ce mur j’imagine se rassembler
Des parties de moi oubliées dans le temps
Comme les chevaux de profil
Peints en ocre et terre brûlée
Au grand galop
Sur les parois des grottes de la préhistoire
*
Nous sommes innombrables
Et elles sont nombreuses
Celles dont je me rappelle
*
La petite fille de cinq ans
Arrivée de la campagne
En robe du dimanche près de l’étang
*
La communiante de sept ans
Pleine de ferveur mystique
Une chaude journée d’été
Dans la fraîcheur agréable de la vieille église
*
L’adolescente de treize ans
Le jeudi de l’Ascension
Lisait Rimbaud au soleil sur le bord de l’eau
*
À quinze ans, elle écrivait des poèmes sombres
Inspirés par l’eau noire et tumultueuse
Du ruisseau des Moulins
Un jour de tempête de neige
*
Et l’automne suivant
La jeune fille de seize ans
Embrassait un garçon du collège
Sous le saule-pleureur
Qui se trouve encore là
*
Je est un autre disait le poète
Et elle savait que c’était vrai
Qu’une part d’elle
Manquait encore
Perdue
Dans l’univers
*
Qu’elle la verrait peut-être un jour
Sur ce vieux mur bleu-vert
Revenir de son exil cyan
Pour se mêler à elle
*
Éternelle
Petite fille à l’échelle de ce printemps
Qu’on n’arrête pas
Et qui finira bien par arriver
*
À paraître dans la revue Lèvres urbaines #49, au Festival de la Poésie de Montréal 2017

Dans cet éblouissant premier hiver
la grande neigeur de ta disparition
nous sommes en deuil national de toi
homme croa-croa
chamane du Nord
rendu à ton aurore boréale
à la lumière du Mystère
Le froid souffle sur le cimetière de clarté
de Sainte-Agathe-des-Monts
Manitou magnifique
tu ouvres full grand les bras
pour prendre sur ton coeur brûlé
toute l’âme d’ombre des moins de vingt ans
qui voudraient se coucher sur les tracks
offrir leur détresse au firmament
et s’abandonner au grand flash de la Mort
Poète de notre noirceur
tu veilles
au seuil du Cap Éternité
(1997)
Dans les mois suivant la disparition de Gaston Miron le 14 décembre 1996, j’ai écrit ce poème en hommage au poète. J’enseignais alors la communication dans un cégep de l’Ouest de Montréal où j’étudiais L’homme rapaillé: les poèmes, mais aussi les textes sur la langue. J’avais invité Gaston Miron à venir rencontrer mes étudiants à quelques reprises et ils l’adoraient.
Ils avaient moins de vingt ans et l’une d’entre elles avait évoqué dans un exposé oral le suicide d’une de ses amies morte d’horrible façon. La classe était en larmes et l’effet était tel que j’avais dû interrompre le cours pour éviter la contagion. C’était moins d’un an après le référendum de 1995. Quand une revue m’a demandé un hommage au poète disparu, je venais d’assister aux émouvantes funérailles nationales de Gaston Miron dans sa ville natale et j’ai tout de suite pensé à ces jeunes désespérés à qui il avait insufflé un tel espoir de retrouver l’avenir.
Le poème est ensuite paru dans mon recueil D’ambre et d’ombre publié aux Écrits des Forges en 2000 et réédité en poche en 2003. J’évoque aussi ces années d’enseignement de l’oeuvre de Gaston Miron dans mon roman Des petits fruits rouges paru en 2001 dans la collection « Hiéroglyphe » que je dirigeais chez XYZ éditeur et traduit en anglais par Leonard Sugden sous le titre Little Red Berries chez Ekstasis Editions en 2008.
Notes de voyages dans la réalité non-ordinaire
L’esprit de la lune

Je suis la lune pleine
Blanche de fulgurances
De révélations
De lumière et de grandes marées
Dans le coeur et dans les veines
Je suis la lune pleine
Je décrois en pente douce
De demi-lune en croissant
Je décrois sans résistance
Lente et douce
Je décrois jusqu’à disparaître
Je suis la lune noire
Des sortilèges et des secrets
De ce qui se trouve de l’autre côté
De tout le travail invisible des bêtes
Des criquets, des libellules
Des lucioles magiques
Je suis la Grande Occulte
Je cache et je protège
Je suis la lune noire
Je suis la lune croissante
Comme une joie qui monte
Dans les reins
L’enthousiasme, l’énergie
L’ardeur au travail
Je croîs jusqu’à éclater
De lumière et de brillance
Je croîs, je croîs
Et je suis pleine
Encore une fois
Notes de voyages dans la réalité non-ordinaire

L’esprit du vent
L’esprit du vent transporte
Le soupir millénaire des pierres
La respiration des arbres
Le murmure du ruisseau
L’esprit du vent porte
La couleur des fleurs
Le chant d’une âme
Le contact avec les disparus
Une branche morte qui tombe
Et te montre ta place
La peur qui t’agrippe dans le dos
Quand tu entends des pas derrière toi
Un avion dans le ciel