L’angoisse de séparation

17 Déc
Photo_sylvie_gadbois19

Photo de Sylvie Gadbois: son ombre dans le cratère du Haleakala, à Maui, Hawaii

 

La facilitatrice vient de donner la consigne: danser dans sa kinésphère en se déplaçant lentement dans l’espace, croiser des regards et vivre des rencontres fugaces. 

 

Rrose danse sur le mot «fugaces», ravie par la précision lexicale de la facilitatrice dont elle soutient le regard alors que celle-ci déploie lentement les bras, se transformant en une déesse égyptienne aux ailes irisées d’or et de lapis-lazuli.

 

Un instant plus tard, Rrose virevolte lentement dans la pénombre vers les murs en miroirs recouverts de coton blanc, saississant au passage le regard de l’étudiant qui vient de baisser l’éclairage après avoir fait un signe interrogatif à la facilitatrice qui a hoché la tête pour montrer son assentiment avant de se lancer dans sa démonstration. 

 

En Biodanza, on  ne parle pas quand on danse. 

 

Rrose se berce un moment dans les bras de l’étudiant, un grand jeune homme au regard tendre et rêveur derrière ses lunettes. Ils s’étreignent affectueusement et s’éloignent, reprenant leurs danses individuelles dans le local au plancher de bois franc sur lequel les pas des danseurs résonnent quand la musique s’arrête et qu’ils poursuivent leur marche un moment dans le silence, émus par l’égrégore d’amour et de joie qu’ils viennent de tisser entre eux dans l’espace. 

 

La nouvelle récemment arrivée dans le groupe tourne sur elle-même dans un mouvement gracieux qui fait sourire Rrose qui lui prend doucement la main pour entamer avec elle un pas de deux quand la jeune femme lui rend son sourire. 

 

Elles se connaissent à peine, mais elles savent l’une et l’autre danser sur les cinq rythmes de la chamane américaine qui vient de mourir à New York  et dont l’ombre et le nom, le coeur, l’akh, le et le ka semblent mystérieusement danser avec elles alors que son corps redevient poussière et cendres dans le cratère lunaire d’Haleakala au milieu du Pacifique où Rrose avait dansé ses trente ans tandis que la chamane battait le tambour pour saluer le soleil se levant sur la Lémurie.

 

Le regard de la nouvelle s’est assombri, elle retient ses larmes, se montre, dans toute sa vulnérabilité, sa fragilité d’être humain sans histoire parce que Rrose ne connaît pas son histoire et ne peut deviner le drame qui se joue entre leurs ombres dansantes, leurs êtres lumineux en transe, leurs coeurs réunis dans le coeur battant de la Dame au Grand Coeur universelle et cosmique dans les bras de laquelle Rrose avait été propulsée un jour où la chamane lui avait fait fumer un haschich particulièrement puissant, diamant vert ou ganga jamaïcaine elle ne sait plus très bien, c’était il y a si longtemps, l’été où elles avaient passé des heures dans le petit studio de danse entouré de miroirs de sa ferme de Red Bank, tandis que Rrose délirait et que la chamane tapait allègrement sur sa machine à écrire, ce qui allait devenir son livre Maps to Ecstasy qu’elle racontera à Rrose cet été-là, déambulant sur une petite route de campagne du New Jersey, entre deux baignades dans la piscine des sannyasins qui faisaient partie du Moving Center, troupe que la chamane avait créée, réunissant artistes et guérisseurs et que Rrose avait joint après l’atelier de danse d’Hawaii. 

 

Elle appuie son front sur le front préoccupé de la nouvelle, comme pour capter directement les pensées qui s’agitent dans son néo-cortex, embrasse ce front comme elle embrasserait celui d’un enfant qui ne veut pas dormir, lui ouvre les bras pour la serrer contre elle, dans un élan de tendresse qui fait perler des larmes au coin des yeux, se retrouvant magiquement dans les bras de
cette guru indienne qui étreint chaque année des milliers d’inconnus et qui avait murmuré à son oreille la syllabe sacrée «Ma ma ma ma» qui l’avait propulsée dans les bras de maman autrefois et dans les bras de la Dame au Grand Coeur du cosmos dont elle était revenue en une fraction de seconde quand le disciple lui avait glissé un bonbon dans la main pour signifier que le moment était venu de quitter l’étreinte de l’archétype de la mère universelle pour laisser sa place au suivant dans ce gymnase d’un lycée de la région parisienne où s’entassaient par jour de grande canicule, près de mille personnes qui s’abîmaient à tour de rôle en larmes dans les bras de cette Indienne battue sauvagement dans son enfance et qui avait choisi de transcender les murs de brouillard de son corps de souffrances pour offrir au monde entier l’amour qui lui avait tant manqué.

 

Sentant qu’elles ambitionnent sans doute un peu sur le pain béni de la consigne «rencontres fugaces» les deux femmes de la séance de Biodanza dénouent délicatement leur étreinte, s’éloignent peu à peu l’une de l’autre, maintenant le contact en se touchant par le bout des doigts.

 

Mais la tristesse insoutenable dans les yeux de la nouvelle creuse un puits dans le coeur de Rrose qui la reprend aussitôt dans ses bras, caresse ses cheveux, la berce d’elle ne sait quelle profonde angoisse de séparation.

 

Ce n’est que le lendemain qu’elle comprend ce qu’elle a vécu, tandis qu’elle embrasse le crâne fragile de papa qui se rendort, épuisé, après avoir fait bonne figure auprès de l’infirmière des soins de maintien à domicile pour laquelle il s’est rasé, habillé avec soin et qu’il a suffisamment impressionnée pour qu’elle constate que son coeur est encore bon, ses poumons fonctionnels, sa pression et son pouls tout à fait normaux.

 

Papa va mourir, peut-être pas tout de suite, mais il va mourir, comme nous tous. Elle sent la mort de papa et sa mort à elle, éventuelle, dans chacune de ses cellules et elle saisit que l’angoisse de séparation qu’elle a dansé la veille, c’est d’abord la sienne. 

©La rose des temps 2012 

 

 

 

 

La peur de la mort

24 Nov

 

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Papa raconte les deux mineurs morts dans l’échelle, bras pendants, parce qu’ils n’avaient plus la force de redescendre après avoir respiré la poussière de minerai qui n’avait pas été soufflée dans les tunnels pendant la nuit comme elle aurait dû l’être. Il raconte aussi la fois où il a glissé dans une échelle, est tombé de plusieurs mètres et s’est retrouvé assis sur la plateforme, jambes ballant dans le vide. Comment, au tout début de son apprentissage, le mineur expérimenté qui l’avait emmené dans un tunnel pour la première fois, ne lui avait pas dit qu’autour d’eux, ce n’était que du vide. Il raconte et raconte ses quatre hivers dans la mine d’or de Malartic, pendant les années de la Deuxième Guerre Mondiale. Il avait une dispense de fils de cultivateur qui lui permettait de manoeuvrer une pelle mécanique sous terre pour évacuer le minerai au lieu d’aller se faire tuer en Europe.

 

Rrose est descendue chez lui pour lui donner un soin énergétique car papa faiblit à vue d’oeil depuis que son amie de coeur de quatre-vingt deux ans s’est fracturé la jambe en vacances à Cuba et a été ramenée en avion-ambulance une semaine plus tôt. Mais le vieil homme est ce soir en meilleure forme et a visiblement envie de parler. Elle lui montre sur sa tablette électronique les photos des parents de grand-papa qu’elle a scannées pour les envoyer à son frère le plus vieux qui a depuis quelques semaines un petit-fils à qui il voudra peut-être un jour transmettre les photos de ses aïeux. Papa reconnaît tout de suite son grand-père, celui qui était allé s’établir sur une terre marécageuse dans le bout de Tampa, en Floride, énumérant les sept fils qu’il avait eus avec cette belle grande femme blonde de la photo. Il bute sur le nom d’un des fils, mort de la grippe espagnole, cherche en vain dans sa mémoire. Rrose remonte chez elle chercher le carnet d’arbres généalogiques soigneusement rédigé par maman de sa belle main d’écriture, retrouve le nom en question. Papa se rappelle alors le nom de la femme avec laquelle il s’était marié et qu’il avait une fille. Oui, le nom de cette fille unique qu’elle n’avait sans doute jamais rencontrée se trouve bien dans le carnet de maman, un prénom exotique, comme il y en avait peu dans les années vingt.

 

Ils en sont à parcourir l’arbre généalogique de la famille de la mère de sa mère à lui et des enfants qu’elle a eus avec le grand-père qui travaillait dans les chantiers, un vieux bonhomme à moustache posant en habit trois pièces dans une chaise berçante sur sa galerie. Papa se rappelle d’un des oncles de sa mère, un entrepreneur qui avait un moulin à scie et de ses cousins germains dont l’un deux lui ressemblait de façon frappante. Tandis qu’il cherche en vain le nom de son sosie, papa s’avise tout à coup que Rrose a entre ses mains un instrument magique qui contient des tonnes de choses. Il demande si elle ne pourrait pas trouver le nom de ce cousin sur sa tablette électronique. 

 

Elle tente le coup en googlant le nom du grand-père maternel de papa. Et, en une série de clics rapides, surgissent les noms des arrière-grands-parents maternels de papa, ceux de ses arrière-arrière-grands-parents qui se sont mariés à Saint-Jérôme en 1851. Fascinée par la profondeur de champ, Rrose clique et clique mais papa la ramène à l’objet de leur quête: il s’appelait comment ce cousin germain qui était son sosie? Elle remonte aux héritiers directs du grand-père paternel qui a eu un fils devenu un prospère entrepreneur et qui a engendré dix enfants. Papa se rappelle bien le nom de celui qui a repris l’entreprise familiale, deux des garçons sont morts en bas âge, l’un à un mois, l’autre à six ans. Le seul qui soit à peu près du même âge que lui est l’homonyme de son père entrepreneur, ce doit bien être le cousin germain en question. Papa demande s’il n’y a pas de photo de lui. Hélas non, pas sur ce site du moins. Tous les autres enfants sont des filles dont papa se rappelle que c’étaient de belles grande filles bien mises qui servaient les ouvriers du moulin à scie à la cantine. 

 

Leur père ne les avait pas fait éduquer même s’il en aurait eu les moyens, de sorte qu’elles avaient toutes épousé des employés de leur père qui s’étaient ensuite établis sur des fermes de la région. À dix-sept ans, papa était allé travailler au moulin à scie de son oncle. Mais c’était un travail tellement harassant qu’il revenait chaque soir épuisé à la maison de ferme de ses parents dans le petit village du Lac-aux-Écorces qu’on désignait autrefois par le patronyme de son grand-père avant d’être rebaptisé du nom du Monseigneur quand les habitants avaient construit une église. Au bout de deux semaines, papa jeune homme avait décidé que ça valait la peine d’aller travailler dans les mines d’Abitibi où on risquait peut-être sa vie et sa santé, mais où on ne travaillait que six heures par jour parce qu’il fallait une bonne heure pour revêtir les ha
bits caoutchoutés, les bottes et tout l’attirait du mineur et descendre dans la mine dans l’élévateur. Et, à la fin de la journée, ça prenait une autre heure pour remonter de la mine, se délester des vêtements et des bottes, se doucher de toute cette poussière et revêtir ses habits. Il rentrait alors dans la maison où il pensionnait et où il s’était fait une blonde qu’il allait retrouver tous les hivers pendant quatre ans. Mais il n’avait pas voulu la marier parce qu’il n’aurait pas eu le choix: il lui aurait fallu travailler dans la mine toute sa vie. Et c’était connu: quinze ans de cette vie dans le trou de la mine, un homme était fini. 

 

Papa n’avait qu’une neuvième année de l’École d’agriculture et, sans anglais, il ne pouvait travailler à la poste ou dans les magasins comme certains de ses amis qui avaient, eux, un diplôme de onzième année et parlaient assez l’anglais pour se débrouiller avec le public fortement cosmopolite de la petite ville minière où convergeaient Irlandais, Polonais, et autres Européens venus tenter leur chance dans les mines d’or du Nouveau Monde. 

 

Après un moment de silence, papa s’illumine tout à coup: «Il paraît que de l’autre côté c’est tellement beau que le monde veulent pu revenir». Il se rappelle cette histoire rapportée par un camionneur de sa parenté qui était resté entre la vie et la mort pendant des heures à la suite d’un gros accident. Quand il s’était réveillé du coma, il avait déclaré que ce qu’il avait vu était tellement beau, qu’il n’aurait plus jamais peur de la mort. Et papa ajoute, rieur: «C’est mieux d’être beau parce que c’est long l’éternité…»Et il ajoute: «Et il paraît que, de toute façon, de l’autre côté, le temps n’existe pas.» 

©La rose des temps 2012

 

Rose

10 Nov
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Depuis la pleine lune, Rose livre un combat intensif au dragon à mille et une têtes en train de se dissoudre. Elle s’est levée avant l’aube pour écrire sur sa tablette électronique et respire profondément. Son visage bleuté par le rétroéclairage flotte dans la pièce encore plongée dans l’obscurité, comme sa conscience au milieu d’indistinctes ténèbres.

Elle frissonne et décide de retourner se blottir auprès de Trésor d’amour dans la chaleur des édredons, emportant sa tablette dont elle diminue la luminosité pour ne pas le réveiller. Il se réveille pourtant, juste assez pour qu’elle lui murmure qu’elle vient de commencer une nouvelle fractale. Il se rendort aussitôt, rassuré.

 

Devant la page blanche de sa tablette, Rose a le vertige. Chaque mot qu’elle choisit a le pouvoir d’orienter l’algorithme de cette histoire en trois temps: ce qui est arrivé, ce qui arrive et ce qui arrivera. Ça lui revient tout à coup: elle avait en rêve tiré le fil rouge de l’écheveau destiné à la sortir du labyrinthe. 

 

Elle ne suivrait que la piste égyptienne, question d’épargner à  son lecteur les cabrioles de son djinn intérieur, capable de bien des tours de passe-passe dans les mirages d’une réalité d’une complexité exponentielle. C’était passionnant et simple à la fois: des rideaux de couleur dansaient autour d’elle, aurores boréales d’une mutation en cours, diagonales d’énergie traversant la Terre, spirales de lumière. 

 

Il lui fallait laisser tomber toutes les autres pistes, sacrifier  une constellation de possibilités, pour n’aller qu’à son seul désir, Dame au Grand Coeur des tous débuts de cette humanité, grande prêtresse de la Lune, sélénite émérite métempsychosée en médecin énergéticien de Haute-Égypte. 

 

Cette fractale de son identité résonne avec cette clairaudiente de Tadoussac née en Nouvelle-France, un an avant la Conquête. Elle entendait de très loin le chant des baleines; son ouïe était aussi fine que celle du médecin qui maîtrisait l’art des sons possédant des vertus curatives.

 

Dans l’hologramme du temps, Rose circulait avec aisance de l’une à l’autre vie pour passer le portail du Nouveau Monde qu’une écrivaine indienne particulièrement engagée entendait déjà respirer, comme elle l’avait déclaré en 2003 au congrès altermondialiste de Porto Alegre au Brésil. Depuis la pleine lune, Rose livre un combat intensif au dragon à mille et une têtes en train de se dissoudre. Elle s’est levée avant l’aube pour écrire sur sa tablette électronique et respire profondément. Son visage bleuté par le rétroéclairage flotte dans la pièce encore plongée dans l’obscurité, comme sa conscience au milieu d’indistinctes ténèbres.

 

Elle frissonne et décide de retourner se blottir auprès de Trésor d’amour dans la chaleur des édredons, emportant sa tablette dont elle diminue la luminosité pour ne pas le réveiller. Il se réveille pourtant, juste assez pour qu’elle lui murmure qu’elle vient de commencer une nouvelle fractale. Il se rendort aussitôt, rassuré.

 

Devant la page blanche de sa tablette, Rose a le vertige. Chaque mot qu’elle choisit a le pouvoir d’orienter l’algorithme de cette histoire en trois temps: ce qui est arrivé, ce qui arrive et ce qui arrivera. Ça lui revient tout à coup: elle avait en rêve tiré le fil rouge de l’écheveau destiné à la sortir du labyrinthe. 

 

Elle ne suivrait que la piste égyptienne, question d’épargner à  son lecteur les cabrioles de son djinn intérieur, capable de bien des tours de passe-passe dans les mirages d’une réalité d’une complexité exponentielle. C’était passionnant et simple à la fois: des rideaux de couleur dansaient autour d’elle, aurores boréales d’une mutation en cours, diagonales d’énergie traversant la Terre, spirales de lumière. 

 

Il lui fallait laisser tomber toutes les autres pistes, sacrifier  une constellation de possibilités, pour n’aller qu’à son seul désir, Dame au Grand Coeur des tous débuts de cette humanité, grande prêtresse de la Lune, sélénite émérite métempsychosée en médecin énergéticien de Haute-&Eacute
;gypte. 

 

Cette fractale de son identité résonne avec cette clairaudiente de Tadoussac née en Nouvelle-France, un an avant la Conquête. Elle entendait de très loin le chant des baleines; son ouïe était aussi fine que celle du médecin qui maîtrisait l’art des sons possédant des vertus curatives.

 

Dans l’hologramme du temps, Rose circulait avec aisance de l’une à l’autre vie pour passer le portail du Nouveau Monde qu’une écrivaine indienne particulièrement engagée entendait déjà respirer, comme elle l’avait déclaré en 2003 au congrès altermondialiste de Porto Alegre au Brésil.

©La rose des temps 2012

 

 

Hyperréalité

25 Oct
Vieilles_montagnes_rapees_du_nord

Sur une route des Laurentides, un jour d’été tellement froid que les vacanciers s’emmitouflent dans des polars et des anoraks. Un homme s’arrête à la station d’essence, descend de sa Corvette dont il laisse le moteur tourner un bon quinze minutes, pendant qu’il achète des billets de loto au dépanneur. Trois motocyclistes en combinaisons de cuir font une pause repas et continuent de dévorer leurs sandwichs tout en parlant vitesse, performance et radars. 

 

L’employée du dépanneur sort fumer une cigarette accompagnée par le conducteur de la Corvette: un malabar tatoué, moustachu, en bottes de cowboy. L’homme et la femme s’assoient pour fumer dans le nuage de monoxyde de carbone qu’émet le double tuyau d’échappement.

 

La forêt laurentienne décline toutes la gamme du vert de Sainte-Agathe-des-Monts à Saint-Sauveur. Mammifères géants tapis dans la forêt de conifères, les vieilles montagnes râpées du Nord du poète défilent sous un ciel gris troué d’un peu de bleu. Le bouclier précambrien tremble soudain quelques secondes dans un grondement qui fait dériver un peu les trois motocyclistes à cheval sur leurs engins lancés à vive allure sur  l’autoroute.

©La rose des temps 2012

 

Le Mur de la Lumi??re

10 Oct

Pyramids

La page est blanche. Une galaxie de possibilités s’ouvre à elle et Lalila ne sait par quelle nébuleuse passer pour trouver son chemin. De l’autre côté du Mur de la Lumière, l’espace serait irréversible. Elle décide de commencer là: elle a trois ans, elle est en train de jouer dans son carré de sable, avec sa jumelle et leurs trois petits chats, des gouttelettes de pluie tombent encore dans le vieux baril de bois, les raisins de la vigne luisent au soleil: c’est le paradis. Elle s’arrête.

 

Elle inspire profondément, prend un chaton contre son coeur et elle entre dans la Lumière. C’est une femme, déjà, et il y a cet homme qui regarde dans ses yeux. Des oiseaux pépient dans les arbres. Elle est revenue ici, chez elle, devant son ordinateur, maintenant. La rose des temps s’ouvre, architecture de fractales en mouvement. 

 

Sous ses pas d’enfant, jaillissent des lotus tandis qu’elle revient vers sa jumelle qui a enlevé ses bottines et s’est assise dans le sable en l’attendant. La petite se met à rire quand elle voit Lalila émerger du Mur de la Lumière, ses nattes blondes dénouées par les grands vents cosmiques. Elles entendent maman qui chante dans la cuisine d’été pour endormir le bébé: 

 

Petits enfants, prenez garde aux flots bleus /Qui font semblant de se plaire à vos jeux

 

Elles écoutent. La chanson leur fait un peu peur, mais elles aiment ça parce que c’est maman qui chante. Sa voix les enveloppe comme une couverte de laine douce.

 

Ça y est, elle a déboulé dans le présent, le ciel s’assombrit, il va peut-être pleuvoir, son logiciel lui propose de le suivre sur Twitter. C’est pratique un système de notes synchronisées qui lui permet de travailler aussi bien sur l’ordinateur que sur la tablette ou le téléphone intelligent quand elle est en déplacement, mais il lui faut composer avec ses intrusions surréalistes.

©La rose des temps 2012

TOTEMPO??SIE ?? Gatineau le 6 octobre

26 Sep

Talisman

13 Sep

Talisman

 

 

Tu apprends cette nuit poète, la mort de quelqu’un qui a fait de toi la dépositaire d’un lourd secret. Le voilà emporté sur la barque funéraire glissant sur le fleuve d’un autre monde. 

 

Tu contemples le feu pour observer les mouvements du deuil dans ton âme. Tu allumes trois chandelles pour veiller ton chagrin.Tu voudrais voir flamber ton coeur de lumière, te libérer de l’ombre.

 

Laisse, laisse le feu s’éteindre dans ta nuit murmure le Guide des égarés, laisse, c’est en toi qu’il faut descendre.

 

Un sourire se forme sur tes lèvres quand tu reconnais le pattern du feu dansant dans les corridors du temps: c’était bien lui qui t’avait appris à lire le feu.

 

Il n’y a plus qu’un crépitement maintenant et qu’une bouche d’ombre qui s’ouvre sur l’inconnu.

 

Avance, avance bravement poète, tu sais bien que je guide tes pas dans la grande pyramide où tu viens de pénétrer à ma suite, confiante d’y trouver la clé de vie qui te permettra de percer les mystères du combat de l’ombre et de la lumière. 

 

Te voilà dans le tombeau des rois poète, te voilà dans la chambre de résonance où tu l’entends qui frappe sur son propre coeur pour l’ouvrir, cet être qui s’en va avec ta bénédiction.

 

Non, ne le retiens pas poète, ne le retiens pas. D’autres l’accueilleront là-bas, qui l’attendent, d’autres que tu pleures encore.

 

Sèche tes larmes poète, la terre n’est pas une vallée de larmes. Sèche tes larmes et songe, oui, songe à ce secret qui t’a été transmis.

 

Serre-le sur ton coeur comme un talisman précieux, ce secret, car c’est  à travers lui que te sera révélé ton chemin.

 

Va poète, va retourne à tes rêves et laisse la nuit violette te porter dans ses bras. 

 

 

 

 

Talisman

13 Sep

Talisman

TOTEMPO??SIE-SUR-LE-LAC

4 Sep

L’exacte nuance du rose des Temps

28 Août

Epiphanie_de_cayo_largo

Dans le plancher marbré du petit aéroport de Cayo Largo, Lalila hallucine un être au crâne allongé d’un turban bulbeux. Bientôt, elle discerne les silhouettes de plusieurs dizaines d’êtres semblables.

 

Toute la journée, la frontière entre les mondes est fluide au point qu’elle glisse de l’un à l’autre avec une aisance qui l’effraie. L’excès d’alcool de la veille a lubrifié ses synapses.

 

Elle somnole une bonne partie de la matinée aux côtés de Trésor d’amour dans la chambre claire de leur bungalow, le rideau de tulle blanche voletant au vent dans la porte-fenêtre grand ouverte sur le remuement apaisant de la mer.

 

À l’orée de l’état de veille, les images hypnagogiques pullulent de crabes, de lézards et d’iguanes, au point qu’elle sourit dans son demi-sommeil en se disant qu’il y a encore beaucoup de vin blanc dans son sang et que ça ressemble sans doute un peu à du délirium tremens…

 

Lalila respire doucement, attentivement, entrouvrant parfois les yeux sur le rideau dansant, bercée par les vagues. Les images se stabilisent: elle voit très nettement, derrière ses paupières closes, un sable gris percé d’une pluie froide et des branches odorantes de cèdre, comme si elle était couchée par terre, dans une nature qui n’est pas celle de Cayo Largo dont le fin sable blanc n’a pas du tout cette texture. L’image persiste même quand elle raconte ce qu’elle voit à Trésor d’amour qui se réveille un peu et se tourne vers elle, murmure quelque chose d’incompréhensible et se rendort.

 

Lalila s’aperçoit qu’elle est dans la mémoire d’une femme d’un autre temps qui parlait avec les baleines de Tadoussac et entrait parfois dans des transes qui lui faisaient perdre conscience.

 

Les images se transforment: des poteaux totémiques, un oiseau dont les ailes ont une envergure extraordinaire s’envole d’un ciel bleu parsemé de nuages rebondis. Mais non, ce n’est pas du tout un oiseau: c’est un cheval ailé qui l’entraîne dans sa course folle à travers le cosmos. Lalila s’accroche à sa crinière et se laisse porter, ravie.

 

Soudain, un jaune pâle d’une grande intensité surgit dans sa vision intérieure, une sphère lumineuse, vivante et vibrante. Elle se tient au centre d’une vaste pièce peinte de la nuance exacte de ce jaune. Elle a elle-même fabriqué cette couleur avec du safran et du topaze réduit en poudre et le vieil artisan de Haute-Égypte dans la mémoire duquel elle se trouve contemple avec joie le résultat de son travail. Il lui reste maintenant à peindre les fresques qui s’animent déjà dans son esprit: dieux coiffés de la couronne blanche, déesses musiciennes, scènes de moisson, scarabées, lotus, oeil sacré du faucon.

 

Lalila sait fort bien que l’Égyptien voit lui aussi à travers le temps la femme d’une humanité précédente qui, elle, travaillait avec la lumière pure et se réjouit, elle aussi, de ce merveilleux jaune mêlé de blanc.

 

De nouvelles images surgissent. Des yeux, très réels. Des gens qu’elle voit de très très près, derrière la fine membrane de ses paupières pourtant closes. Des yeux fatigués, un peu tristes, parfois inquiets, bienveillants. Les yeux de maman peut-être, vers la fin de sa vie. Ceux de cet oncle décédé il y a quelques mois seulement, d’autres yeux dont elle se rappelle vaguement, les yeux du père de Trésor d’amour passé de vie à trépas depuis une dizaine d’années déjà, des yeux inconnus. 

 

Lalila est en contact avec le cercle de ses ancêtres. avec ce que sa grand-tante entrée chez les Clarisses à 19 ans où elle était morte de sa belle mort à 89 ans, appelait «la communion des Saints». Ils sont là, autour d’eux, esprits veillant avec amour sur leur transition vers un nouveau monde tandis qu’ils glissent dans des vagues de sommeil sur cette petite île sauvage baignée par la mer émeraude des Caraïbes. 

 

Le néo-cortex en pleine effervescence, Lalila comprend en un éclair qu’elle est en train de vivre une épiphanie: sa peur d’échouer dans ce qu’elle entreprend ne lui est pas qu’individuelle, comme dirait le poète au sujet de la difficulté québécoise avec la langue.

 

La vision se précise: un voile tissé de fils d’or très fins, léger comme le vent, flotte au-dessus de ses compatriotes, les morts aussi bien que les vivants, les rassemblant en un vaisseau d’or aérien voguant sur les mers inconnues du Temps. La trame comme la chaîne de cette voilure c’est la peur de l’échec, leur peur collective de l’échec. Cette peur même qui risque justement de les précipiter dans l’abîme du Rêve. 

 

Mais Lalila sait, comme l’Égyptien, comme cette femme d’une ancienne humanité disparue depuis des millénaires, qu’il suffit de souffler doucement sur cette voile d’or pour la disperser dans l’air comme un nuage qui s’effiloche dans un ciel d’été.

 

Ce soir-là, dans l’avion qui la ramène de Cuba à Montréal, des turbulences au-dessus du détroit de Floride l’arrachent à l’ouvrage d’un romancier français qui a donné à son dernier livre le nom d’un poète russe à la vie passionnante. Au début, Lalila persiste à vouloir s’immerger dans ce très beau roman au rythme ample et enveloppant, mais une peur de plus en plus nette la submerge. Déposant le livre sur le siège libre à côté d’elle, glissant sa main dans la main apaisante de Trésor d’amour, elle se dit que non, il n’est pas question que son ancienne phobie des avions, disparue par enchantement depuis plus de trois décennies, resurgisse aujourd’hui.

 

Elle ferme les yeux, respire, observe la sensation de crispation dans tout le corps, le flot d’adrénaline à chaque nouvelle poche d’air. Peu à peu, inspirant profondément, expirant lentement, Lalila retrouve son calme. 

 

Ça devient clair tout à coup: ces êtres vus dans les motifs du plancher de l’aéroport étaient des esprits de l’air, des djinns espiègles et joueurs qui brassent un peu l’appareil, le temps de lui faire comprendre que cette zone de turbulences, elle la traversera comme elle traversera le voile de sa peur plus profonde de mourir. Il lui suffit de s’abandonner à son souffle, de prendre à la légère cette peur atavique enchâssée dans une peur collective de l’échec. 

 

Ce roman, elle réussirait à l’écrire. Et ce roman traduirait avec grâce l’exacte nuance du rose des Temps. Elle l’entendait presque souffler dans son esprit tandis que l’appareil se posait avec délicatesse sur le tarmac de Dorval et qu’elle se joignait avec délice à la clameur des applaudissements des passagers, spécialité d’un peuple qui n’en revient jamais d’avoir survécu. 

 

 

@La rose des temps 2012