La sir??ne aux yeux verts

21 Août

Chevrette_et_faons

 

Elle la connaissait depuis des années, la croisait souvent dans le village, toujours lumineuse, vêtue de turquoise, de bleu ou de vert, de longs vêtements flottant autour d’elle, gracieuse créature qui allait à pied, toujours en route vers le Lac Doré ou la Rivière du Nord, prête à plonger son corps dans l’eau fraîche approvisionnée par une source ou son regard bleu dans les méandres de la rivière hélas polluée, souple sirène étincelante. 

 

Au début, elle louait des canots: son chum avait une petite entreprise de location de vélos et de canots. Ensuite, elle avait travaillé au Marché d’été, à la boulangerie, toujours radieuse, souriante et pleine de joie de vivre. Elle donnait aussi des spectacles de danse orientale, mais ça se passait toujours au moment où Lalila était retournée en ville pour l’automne.

 

Un jour où elles assistaient toutes les deux à une conférence donnée par un guru indien particulièrement ennuyeux à l’auberge Prema Shanti, elles avaient bavardé longuement de leurs démarches respectives.  

 

Un été, elle avait raconté à Lalila que sa vie avait complètement changé, qu’elle avait découvert de nouvelles dimensions d’elle-même, un nouveau travail sur lequel elle était restée plutôt vague, qu’elle avait quitté son chum  et vivait maintenant dans une petite maison de cèdre au pied du mont Condor.

 

C’est son ostéopathe qui lui avait appris en quoi consistait le nouveau travail de la belle sirène: elle avait développé des dons médiumniques, suivi une formation en harmonisation des énergies auprès d’une femme très âgée et prodiguait maintenant des soins à une clientèle triée sur le volet. Elles avaient fait un échange de traitements et l’ostéopathe avait trouvé que la sirène était particulièrement douée.

 

Après l’avoir croisée à quelques reprises au cours de l’été, c’est vers la mi-août que Lalila se décide à prendre rendez-vous pour une harmonisation des chakras et un rebalancement énergétique.

 

On annonçait de la pluie ce jour-là, mais finalement le temps s’est mis au beau au moment où Lalila se met en route vers le mont Condor. La petite maison de la sirène est nichée tout en haut d’une rue qui se transforme en un chemin privé s’enfonçant dans la forêt.

 

La sirène l’accueille avec chaleur et l’invite à prendre place à une petite table ronde dans une pièce lambrissée de bois patiné et d’immenses miroirs, lui sert une tisane calmante à l’avoine et entreprend de lui raconter ce qu’elle a perçu à distance tout en lui posant de nombreuses questions pour confirmer ses intuitions.

 

Lalila se sent tout de suite en confiance et la conversation met bientôt à jour ce qui a besoin d’être recentré dans son énergie: un excès de yang vers l’avant la rend débordante d’enthousiasme, mais elle risque de s’épuiser si elle n’apprend pas à se reposer et à se réfugier dans le cocon yin du silence et de la réflexion. 

 

Ça lui paraît tellement juste qu’elle est ravie de s’asseoir sur une chaise au milieu de la pièce, ses pieds déposés sur un banc, tandis que la sirène trace des cercles élégants dans l’air autour d’elle, avec des micro mouvements des mains, rebalançant ses corps énergétiques. Au moment où elle passe derrière elle, Lalila sursaute de peur. La sirène revient aussitôt dans son champ de vision, redessine les contours de sa bulle en lui expliquant qu’elle s’apprête à reculer son énergie vers l’arrière pour qu’elle se trouve bien au centre. La sentant rassurée, elle s’aventure de nouveau derrière Lalila qui sent cette fois une sorte de ballon bleu se déployer dans son dos. Elle comprend tout à coup la douleur au dos qui l’a taraudée la veille alors qu’elle nageait dans la piscine: le traitement était déjà commencé, comme ça arrive souvent dans les soins énergétiques.

 

La sirène l’invite ensuite à s’étendre sur une table de massage. Elle la recouvre d’un léger drap de flanelle blanche et entreprend de réénergiser et de balancer ses centres d’énergie. Lalila s’enfonce dans un bien-être physique parcouru d’images fluides, géométriques et sent des gouttes de couleur s’échapper des mains dansantes qui tracent des trajets cabalistiques au-dessus d’e
lle tandis qu’elle somnole, les paupières à moitié closes.

 

En redescendant de la montagne, sur le chemin qui mène au lac, dans la lumière dorée du soleil couchant, Lalila s’arrête tout à coup, interdite. Sur le bord du fossé menant à un ruisseau, un chevreuil et ses deux faons se tiennent à l’attention, curieux. Lalila s’avance doucement vers eux, émue de tant de grâce et de douceur. Ils se laissent approcher puis, à l’arrivée d’une voiture, s’enfuient d’un bond dans la forêt enchantée. C’est seulement à ce moment-là, qu’elle se rappelle le regard de la sirène au moment où elles se sont dit au revoir: ses yeux bleus étaient devenus verts.

 

 

@La rose des temps 2012

 

 

 

 

 

La larme du faucon

17 Août

 

Dans l’ombre fraîche d’une chapelle sur le toit du temple de Dendera, où ils s’arrêtent en route vers la mer Rouge, le Guide des Égarés les invite à laisser leur intuition les conduire directement jusqu’à un des lieux de ce temple. Lalila circule dans les couloirs et les escaliers, entre dans une crypte puis dans une autre, happée par des bas-reliefs saisissants, mais une force la ramène vers la salle hypostyle où l’oeil du faucon sacré l’attend.

 

Appuyée contre une colonne, elle se projette dans le bleu des fresques du plafond. Elle plonge dans cette couleur d’Égypte qui anime une série de dieux et de déesses s’avançant en pente douce vers l’oeil qui pleure. Plusieurs ont des jambes indigo comme d’autres personnages de cette salle où retentit le bruit métallique des outils que manient les  artisans grimpés sur des échafauds pour restaurer les piliers.

 

Une voix intérieure la rassure: «Nous sommes là». Elle reconnaît certains des dieux de la procession, et cette déesse à laquelle le temple est consacré, un disque solaire entre ses cornes de vache. Le dieu du mal (ou est-ce celui des morts?) avec son profil de chacal, se tient seul, mains levées vers l’oeil qui pleure comme pour le guérir de son insondable tristesse.

 

Ce que les artistes ont inscrit derrière leur oeuvre la remue profondément: elle comprend que la déesse de la justesse, la plume de la légèreté dressée sur sa tête comme une antenne, est là pour guider chacun de ses pas. Elle sait tout à coup avec certitude qu’ils sont tous là, dieux et déesses de l’Égypte ancienne, pour l’accompagner dans l’écriture d’un roman auquel elle consacre tout son temps. 

 

@La rose des temps 2012

 

Jour de mai (2)

14 Août

 

 

Une grande marée la traverse, emportant encore un peu de douleur et de plaisir. Elle va mourir, c’est donc ça. Le parfum des arbres en fleurs entre par la fenêtre ouverte. Le printemps a éclaté prématurément de sorte que les cerisiers, les pommetiers et les lilas fleurissent simultanément, répandant leurs fragrances subtiles. 

 

Maman se laisse doucement glisser vers sa fin. Elle va bientôt mourir, au bout de son souffle. Le temps passe. Le soleil couchant inonde la chambre. La Rivière des Prairies brille, serpent liquide se coulant dans Montréal en fleurs.

 

Elle se met à tousser, retombe doucement sur ses oreillers, les yeux toujours fermés: un céleste sourire illumine fugitivement son visage.

 

Le temps passe. Quelqu’un a pris sa main dans les siennes et caresse le réseau des veines violacées. Une grande marée la soulève jusqu’à la crête d’une immense vague et elle est emportée vers le large. 

 

Petits enfants, prenez garde aux flots bleus

Qui font semblant de se plaire à vos jeux

 

Il fait chaud. Il y a beaucoup de monde. Le parfum de fleurs blanches de cette nuit de mai pénètre dans la chambre. Elle vogue, portée par la grande marée et par le son des voix familières. Elle navigue dans le flux et le reflux océanique. Les voix s’estompent, quelqu’un éteint. Il fait de nouveau chaud, trop chaud. Elle se rendort d’un sommeil lourd.

 

Elle dérive dans un noir opaque quand une quinte de toux la réveille. Quelqu’un ouvre grand la fenêtre et ramène le châle autour de son cou, pose doucement une main sur sa main. L’air frais transporte les effluves du printemps et de la rivière. Une immense vague de joie la submerge alors, complètement inattendue. Une lumière liquide baigne toute la chambre. 

 

La grande marée revient, irrésistible, lui fermer les yeux. Elle n’entend plus que des murmures, mais elle sent des lèvres sur son front, une main sur son coeur. La grande marée s’approche, plus forte encore, elle glisse dans le courant, emportée vers le large.

 

©La rose des temps 2012

 

The Ladder (1)

11 Août

The_ladder

This story begins in a ladder. A ray of sunlight illuminates the space of a shed, somewhere in Quebec, circa the mid-twentieth century. The little girl in the ladder is not yet three years old. She is embedded in time and journeys into eternity, timeless scribe of the hieroglyph side of what we call reality. She trembles, a tremor shaking her whole being. She sees into the indigo depths of Time. In her Sunday dress and her cute white ankle boots, the little one is trembling. There, at the top of the ladder, a voice, a voice is calling.

 

It is the voice of reality. A voice that will seal her fate. It was written that there would be this chromatic scale and the tremor of meaning that would make her a clairaudient like her mother, her grandmother and her great-grandmother before her. It was written in the House of Dreams of the First Nations of this territory that she would enter one day into the House of Mica of peace.

 

She would write a book about it one day. A sphinx-book like this lion of fire lurking in the desert, protecting the underground cities of vanished humanities. She would tell stories as she had promised herself when she had to go to the Ahuntsic library to give back these little girls of the rainbow that went straight to the heart. Ha! To be able to follow them in the secret passages of a castle as there was only in books when you were born in St. Augustine, County of Two Mountains! For a long time, she would hear the echo of their steps into the depths of the Earth and into the moraines of her books as a child as well in the labyrinths of her classes of ancient civilizations.

 

Yes, she would write stories. On her eleventh birthday, Mom had given her a diary with her birthstone and a delicate golden clasp that could be locked with a tiny key, saying, « Here, you’ll be able to write all your secrets. »

 

She would one day find herself at the other end of the Earth, perched on a platform erected for a poetry reading in the open,  singing the sound of the Self, while the rose sky would unfold over one of the biggest cities in the world.

 

From the upcoming book: ©Rose of Times 2012

 

Fractale d’??meraude

3 Août

Emeraude

En faisant ses girations de derviche tourneur, Lalila est encore une fois tombée mollement sur la mousse et s’est mise à rire, étendue dans la rosée du matin. Se relevant d’un bond, elle a poursuivi son enchaînement, se concentrant pour éviter de penser à son nom de domaine en train d’être englouti dans les trous noirs du cyberespace.

 

Avant de commencer à écrire, elle a quand même vérifié sur son téléphone intelligent si le service de soutien technique avait répondu à son quatrième ticket. Il l’avait fait. Elle n’avait plus qu’à prier les dieux du Web que le technicien responsable de sa requête ait un scrupule à la laisser poireauter jusqu’à ce qu’à la fin de la période de grâce de 29 jours. Elle lui avait déjà parlé au téléphone et il lui avait paru un peu plus humain que les trois autres seuls employés de cette compagnie qui gérait pourtant neuf millions de noms de domaine à travers le monde!

 

Tout ça parce qu’elle avait supprimé son compte gmail depuis le moment où elle avait acheté son nom de domaine d’une compagnie qui avait été vendue à une autre qui se montrait maintenant très à cheval sur la vérification de son identité! Elle avait pourtant soumis un scan de son permis de conduire, mais ils avaient mis deux semaines avant de lui annoncer que le scan n’était pas assez clair. Elle en avait soumis un meilleur. Mais elle avait découvert, en surfant, que la compagnie en question avait très mauvaise réputation: ils étaient connus pour leur mesures dilatoires leur permettant ensuite de réclamer des sommes extravagantes pour que le client puisse récupérer son nom de domaine. 

 

Pour la première fois, elle avait le sentiment d’être en contact avec les forces noires de l’Internet. Elle savait bien qu’elles existaient, ces forces contraires, mais de les rencontrer de front, c’était autre chose. 

 

La veille, tandis que les énergies de la pleine lune du mois d’août commençaient à se faire sentir, elle s’était résolue à refuser leur chantage et s’était préparée à se détacher de ce site facile d’utilisation qu’elle nourrissait de poèmes, d’images et d’extraits de La rose des temps depuis plus de deux ans et auquel elle n’avait plus accès depuis que son nom de domaine était tombé dans les limbes.

 

Le choc qu’elle en avait ressenti l’avait épuisée. Elle avait fait une sieste de deux heures pendant l’orage de l’après-midi et en était sortie complètement regénérée, son champ magnétique mystérieusement réparé.

 

L’eau turquoise de la piscine caressée par un soleil éclatant qui avait chassé tous les nuages avait lavé ce qui restait d’inscriptions douloureuses en elle. Cette peur de perdre le contact remontait loin dans le temps: elle se revoyait à Mont-Laurier, petite fille, en visite chez ses grands-parents. Elle s’était réveillée en pleine nuit, avait marché dans la maison plongée dans l’obscurité, se demandant pourquoi il n’était pas là. Personne ne lui avait expliqué pourquoi il n’était plus jamais là. Elle n’avait plus revu le garçon en haut de l’échelle. Il était disparu dans des ténèbres inexplicables. Plus personne ne prononçait jamais son nom. Elle avait pourtant osé, au petit matin. Sa grand-mère avait répondu qu’il était allé camper avec son frère sur la montagne. Il existait donc toujours?

 

Maman lui avait fait des gros yeux et Lalila n’en avait plus jamais reparlé. Ce silence, ce silence qu’elle a gardé si longtemps, comme si une main la bâillonnait encore, elle le déchire mot à mot, phrase après phrase, livre après livre.   

 

Lalila lève les yeux du clavier de son portable, contemple la lumière qui ruisselle, émeraude, dans les feuillages des arbres remués par la brise et dans l’herbe reverdie par les fortes pluies de la veille. Le chat s’est installé juste à la frontière de l’ombre et de la lumière, ses pattes de sphinx étendues au soleil, son corps de lynx happé par le clair-obscur des grands  arbres, gardien de tous les secrets.    

 

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extrait de ©La rose des temps 2012 

L’ibis

16 Juil

Elle sent une présence dans son dos. C’est un ibis. Le temps de détourner le regard, le soleil a surgi, demie-sphère rose et violette à l’horizon. Elle inspire profondément, les deux pieds bien ancrés dans le sable de la mer Rouge. Un pectoral d’émeraude, de turquoise et de saphir brille à sa poitrine. Au 21e siècle, le collier atlante n’est plus que vibratoire, mais la prière de paix reste la même. Les temps changent. Elle a pressenti, il y a longtemps déjà, que les pyramides tourneraient sur leurs gonds pour révéler leurs secrets. Elle écoute la voix qui monte en elle, la transcrit en hiéroglyphes du nouveau monde, scribe intemporel. 

©La rose des temps 2012

Testing Posterous

16 Juil

For the last two days, my posterous domain name keeps pointing to some sponsored links . Some French singer… Wondering what is going on. Wrote twice to Posterous contact. No answer yet. Cannot find any information about my domain name ( bought it from Posterous about a year ago, maybe it’s time to renew it but how?) Not sure if this will even show up on my site. Testing.

Un carr?? rouge pour le nouveau monde

12 Juil

 

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Le carré rouge annonce un nouveau monde en train de naître. Les jeunes de 20 ans portent nos rêves, ils flamboient de colère et d’imagination, de joie et de courage et traversent les murs lisses de la peur. Le son des casseroles retentit pour faire entendre dans les rues et dans les médias de la planète notre Refus global d’un gouvernement corrompu et de tout ce qui ne fait pas sens. Ce n’est pas seulement le printemps érable: la mutation de l’espèce humaine est déjà en cours, menée par les enfants indigos d’une révolution un peu moins tranquille. Citoyens planétaires, ils nous ont convaincus: nous savons que nous ne sommes pas seuls. L’intelligence collective à l’oeuvre ici comme en Égypte et dans le monde arabe, en Espagne et dans tout le mouvement Occupy va changer le monde. [Nous sommes] arrivé[s] à ce qui commence. 

 

           Texte à paraître dans l’ouvrage de Jacques Nadeau Carré rouge (éditions Fides), réunissant 150 photos du photographe du Devoir prises au cours des manifestations étudiantes du printemps québécois ainsi que de nombreuses contributions de lecteurs et d’internautes. Le livre sera disponible en librairie à compter du 17 août. (La photo ci-haut est sur le site de l’École de la Montagne Rouge), 

 

Fractales narratives

9 Juil

Lumiere

Une brise soulève sa chevelure dans l’écran de la tablette électronique. Le parasol s’y reflète aussi, roue découpée en rayons comme ce roman en fractales narratives qu’elle est en train d’écrire. Une libellule émeraude se pose devant elle. Elle la contemple en se demandant de quel message crypté elle est peut-être chargée. 

 

Au moment où elle écrit le mot «rêve», l’ombre d’un oiseau noir traverse l’écran de sa tablette, émissaire magique des autres mondes qui coulent tranquilles, parallèles à celui-ci. Lalila se demande comment raconter une histoire se déroulant dans les quatre mondes simultanément. Autant commencer par celui-ci, fait de silence, du bruissement du vent dans les épinettes et du soleil sur le clavier tactile, car l’ombre du parasol s’est déplacée vers sa droite à mesure que le temps file. Une cigale stridule pour signaler qu’il est temps de shifter de ce monde au suivant. 

 

extrait de La rose des temps

 

La confirmation

4 Juil

Rayons

Quand Lalila était enfant, on déguisait les petites filles en jeunes mariées et les petits garçons endimanchés s’avançaient à leurs côtés dans l’allée qui les menait à la table de communion pour recevoir la confirmation de Monseigneur l’Évêque. À l’époque, les évêques se déplaçaient dans les paroisses avec leurs mitres et leurs bagues d’améthyste pour oindre les enfants de Saint-Chrème et les souffleter pour éveiller leurs âmes à l’Esprit-Saint. 

 

Lalila souriait en se rappelant cet épisode de son enfance catholique à l’église des Saints-Martyrs-Canadiens tandis que le Guide des Égarés, en tunique de soie violette sur pantalons blancs, prenait dans ses bras chacun de ses disciples avant d’appliquer sur leur coeur un baume à la rose que lui tendait sa femme vêtue d’une tunique lilas. C’était la fête de la Guru Purnima indienne et comme la plupart d’entre eux revenaient d’un voyage en Inde, plusieurs membres de l’école initiatique avaient revêtu leur plus beau punjabi de couleur vive avec leurs bottes de randonnée. 

 

Réunis autour du feu sacré, les visiteurs du dimanche étaient d’abord montés à la file indienne par un étroit sentier qui contournait le temple qu’ils inauguraient ce jour-là. «Tourne la tête» lui avait soufflé le Guide des Égarés qui marchait pourtant loin devant. Lalila avait tourné son regard vers le temple et son coeur avait bondi de joie quand elle avait aperçu, par une des nombreuses fenêtres, un Bouddha grandeur nature assis devant un large bouquet de roses.

 

Dès qu’elle avait franchi le portail menant à la double spirale du mont Violet, comme chaque fois, elle s’était sentie des ailes et le raidillon final lui avait semblé plus facile à grimper que tout le reste. Il faisait un soleil radieux pour la méditation guidée au milieu des grands arbres bruissant dans la lumière émeraude du matin. Le Guide des Égarés leur avait suggéré de dédier cette méditation aux êtres qui résistaient encore au Nouveau Monde en train d’émerger et qui risquaient de souffrir au cours de la transition. Il leur avait ensuite demander d’inviter un être qu’ils aimaient dans cette double spirale connectée au mont Mégantic comme au mont Albert dans les Chics-Chocs et au mont Sinaï. 

 

Quand elle avait rouvert les yeux, Lalila avait aperçu, assise dans le cercle et explosant littéralement de joie, les yeux encore clos derrière ses grosses lunettes noires, la jeune Française Hou la la! rencontrée à Tadoussac quelques jours plus tôt. Son père et sa mère étaient assis un peu plus loin et Lalila s’était dit que cette enfant fuchsia clairesensitive avait bien de la chance de pouvoir vivre de pareils moments avec sa famille biologique. 

 

Ils étaient près de deux cents visiteurs ce dimanche-là. Redescendant lentement en procession, ils chantaient des mantras tandis qu’aux abords du temple,  le Guide des Égarés les attirait brièvement à lui, un à un, plaçant la main droite sur leur dos pour ensuite appliquer de la main gauche le baume à la rose sur leur coeur. 

 

Son tour venu, Lalila avait senti la peur animale inscrite dans ses cellules depuis la petite enfance s’effacer dans l’étreinte légère du Guide des Égarés qui, les yeux toujours fermés, avait appliqué doucement le baume d’amour sur son coeur et lui avait relevé le menton dans un geste paternel réconfortant qui l’avait fait sourire aux anges. 

 

Elle en était encore tout étourdie quand il lui avait fallu délacer ses bottines à l’entrée du temple pour les laisser sur une tablette avant de monter à l’étage où on plaçait les visiteurs en rangs serrés sur le plancher de bois franc. Lalila s’était retrouvée assise presque les yeux dans les yeux avec le Bouddha grandeur nature qui méditait humblement sous le haut toit cathédrale percé de larges fenêtres où passaient les nuages et dansait la ramure des arbres.

 

Ils avaient chanté longuement, inscrivant leurs vibrations dans ce temple, avant que tout le monde ne soit rassemblé dans la grande salle. La femme du messager était ensuite arrivée pour chanter d’autres mantras, accompagnée par son troubadour à la guitare. Aussi petite que le messager était grand, une chevelure abondante aux reflets auburn, elle avait la réputation de parler aux fées et aux elfes qui peuplaient cette vaste
terre en bois debout qu’ils avaient achetée quelques années auparavant et sur laquelle une petite communauté d’une vingtaine de personnes s’était maintenant installée, dans une douzaine de maisons construites dans des pentes souvent abruptes et entourées de jardins d’herbes médicinales. 

 

Le messager s’était ensuite discrètement glissé parmi eux, souple et joyeux. Il avait pris place sur son coussin de méditation violet aux côtés de sa femme, avait installé son micro-casque qu’un technicien du son avait dû ajuster pour déclarer à quel point il était heureux que tous ces gens se soient joints à eux pour inaugurer ce temple dont ils rêvaient depuis longtemps. Ce temple sans religion où toutes les religions étaient les bienvenues avait-il expliqué. Et en effet, une grande sculpture de bronze du dieu dansant hindou animait l’autre mur de la salle peinte en jaune pâle et en violet. Il avait aussi ajouté, pour faire rire, que le Guide des Égarés lui avait laissé un petit moment de pause. Le messager prenait toujours grand soin que personne ne le prenne pour un guru et pour rappeler qu’il n’était lui-même qu’un disciple du Guide des Égarés à qui il allait maintenant céder la parole.

 

Il a semblé à Lalila qu’il lui avait fallu un peu plus de temps que d’habitude pour entrer en transe. Elle avait presque tout oublié ce que le Guide des Égarés avait dit dans le temple mais elle se rappelait ce geste qu’il faisait, ses mains dessinant une ligne au milieu de son visage, comme pour centrer son attention. À un certain moment, il leur avait demandé de fermer les yeux, Lalila avait sans doute sombré dans le sommeil un instant car elle avait sursauté tout à coup: une révélation surgissant dans son esprit, claire, nette, précise. Cela confirmait ce dont elle avait eu l’intuition quelques mois plus tôt. 

 

extrait de La rose des temps