Archive | roman RSS feed for this section

Le geai bleu

19 Juin

Image

Ils sont dans la balançoire, son frère de Terre-Neuve, sa belle-soeur, Trésor d’amour et Rose.

C’est à l’approche du solstice d’été, un peu plus d’un an après la mort de papa et il flotte dans l’air l’odeur sucrée du chèvrefeuille.

La maison familiale a été vendue, mais le voisin d’en bas leur a proposé de descendre dans la cour après le brunch pour profiter de la belle journée.

La vieille balançoire a été repeinte en turquoise et il y a maintenant un petit jardin potager à côté des pivoines de maman.

Les autres invités viennent juste de partir: les rires d’enfants se sont éteints, les comptines se sont tues. Il est près de six heures du soir, mais la fête s’étire encore un peu, sur un ton plus intime. On évoque l’émotion au moment de pénétrer au rez-de-chaussée du duplex, quand le voisin les invite à venir voir les transformations qu’il a faites, disant qu’il sait que cette maison est pleine de souvenirs pour eux.

Des décennies de Jours de l’An leur reviennent en déambulant à travers la cuisine, le salon, la salle à manger: des anniversaires, des fêtes de Pâques et des repas d’Actions de Grâce, l’arrivée des petits-enfants maintenant devenus grands et qui sont venus cet après-midi avec les arrière-petits-enfants qui n’auront que peu ou pas connu leur arrière-grand-père, pas du tout leur arrière-grand-mère. La petite dernière, née une semaine plus tôt, porte son beau prénom à sa mémoire.

L’enfant et ses parents ne pouvaient pas voyager si tôt après la naissance, mais les invités ont pu la voir ouvrir les yeux et remuer ses doigts de fée par la magie de Skype au cours de l’après-midi.

Il y a bien une autre absente, mais Rose vit maintenant presque en paix avec la fracture entre elle et sa jumelle.

Personne n’y a fait la moindre allusion, sauf le voisin qui a demandé tout à coup, après qu’elle lui ait présenté ses frères: «Il n’y avait pas un quatrième enfant?»

Une ombre était passée, plombant un peu l’instant, mais ils n’avaient qu’acquiescé tous les trois, sans expliquer quoi que ce soit. Le voisin avait senti le malaise et avait rapidement esquivé le sujet.

Tout ça est oublié au moment où ils se racontent leurs projets de voyages en se berçant dans la balançoire dans laquelle Rose a été courtisée quand elle avait dix-sept ans. Elle dit que papa serait ravi par celui qui occupe sa maison, son garage et son atelier: l’homme est aussi méticuleux que lui et les outils et les vis rangés avec grand soin.

Au moment où son frère évoque leur futur périple en Irlande, en Écosse et en Angleterre jusqu’au petit village d’où la famille de sa femme est originaire, Rose aperçoit un geai bleu perché dans l’arbre planté par le père de leur père quand la famille s’est installée  dans cette maison d’Ahuntsic.

C’est un immense érable dont la ramure crée une ombre délicieuse dans la balançoire par les chaudes journées d’été. L’oiseau s’est perché sur une des branches les plus basses, comme pour écouter leur conversation.

Trésor d’amour vient justement de parler des oiseaux auxquels papa donnait toujours ses croûtes de pain et précisé qu’ils voient beaucoup moins de geais bleus depuis sa mort.

Une pensée la traverse et Rose déclare en souriant: «On dirait bien papa revenu nous dire bonjour».

Les hommes ne disent rien. Sa belle-soeur, aux origines indubitablement celtiques, observe l’oiseau, le regard soudain rêveur et vaguement embué de larmes,  avant de hocher la tête en signe d’approbation.

©La rose des temps 2014

 

La roue onomastique

21 Avr

Image

C’est le jour de Pâques et le soleil brille sur la rivière enfin libérée de son carcan de glace. Les promeneurs déambulent lentement le long de la rive, par petits groupes animés.

Des Maghrébines assises sur une couverture étalée sur le gazon fument le narguilé tandis que le petit garçon de l’une d’entre elles joue à un jeu vidéo très sonore sur un téléphone intelligent. Un cycliste transporte un chat abyssin sagement installé sur son coussin calé dans le panier. Deux jeunes hommes discutent du dernier match de hockey en marchant d’un bon pas, manoeuvrant vigoureusement les poussettes de leurs bambins qui clignent des yeux dans la lumière éblouissante.

Une jeune fille toute souriante transporte son nouveau-né dans un porte-bébé attaché sur son ventre. Dans un élan irrésistible, la narratrice se lève du banc d’où elle contemple la scène pour demander à voir l’enfant. Le bébé de quelques semaines à peine s’est endormi au creux des seins gorgés de lait de sa maman.

Quand la narratrice s’informe du nom de la petite fille, la jeune mère répond fièrement «Rose». La narratrice se rassoit, tout son corps parcouru d’un long frisson.

Au cours des quatre cent pages de ce roman sur le Temps qu’elle écrit depuis une éternité, la protagoniste s’est d’abord appelée Rose, avant qu’elle n’opte pour des prénoms de plus en plus rares. Dans l’état actuel du manuscrit, elle porte le nom de la déesse égyptienne du feu créateur et du féminin sacré, mère et magicienne.

La rose des temps tourne dans le plexus solaire de la narratrice et son intuition lui révèle que la roue onomastique est revenue à son point de départ: le personnage s’appellera Rose. Rose comme celle qui a dansé avec le Diable sur le Mercredi des Cendres; rose comme dans le centre énergétique du coeur, rose comme dans la chanson.

© La rose des temps 2014

Épiphanies radieuses

15 Fév

Image

L’animateur de France Culture demande au chercheur en intelligence collective du cyberespace de prédire un des résultats possibles de la surlangue qu’il est en train de mettre au point avec des ingénieurs.

Le chercheur répond que comme Second Life met en communication des avatars représentant des personnes, il imagine un espace sémantique virtuel qui permettrait aux esprits de se rencontrer, dans leur dimension mentale et émotionnelle.

Isis essaie de réfléchir à ce à quoi ce métavers sémantique pourrait ressembler.

La veille, elle est justement retournée sur Second Life où elle n’avait pas remis les pieds depuis des mois.

Elle voulait enregistrer quelques uns de ses haïkus en anglais pour le Web et s’était rappelé que le jeune Allemand du Cercle qui parlait un anglais sans accent appris dans World of Warcraft et autres jeux vidéos interactifs avait justement cet après-midi là une session où on utilisait le chat vocal sur Second Life.

Il accepterait sans doute de l’aider à prononcer correctement ses haïkus.

Elle était d’abord allée marcher dans la tempête de neige avec Trésor d’amour, mais elle était rentrée à temps afin d’ajuster le fonctionnement du micro-casque, entreprise toujours assez délicate.

Il lui avait fallu ensuite mettre à jour sa plate-forme de visionnement qui ne supportait plus toutes les fonctionnalités de Second Life, mais elle avait regardé un vidéo pour apprendre à migrer d’une plate-forme à l’autre et ça s’était assez passé assez rondement.

Elle avait vite repéré dans son inventaire une robe en forme de fleur dont elle avait revêtu son avatar et, voyant que le ninja était déjà en ligne, lui avait demandé, via la messagerie privée s’il donnait toujours la session en chat vocal dans le pub du village de leur Cercle.

Il avait répondu que non, il n’animait plus cette session depuis plusieurs mois car elle était de moins en moins fréquentée et qu’il assistait désormais à cette heure-là à des réunions en allemand sur des questions politiques.

Il avait ajouté qu’il vivait maintenant en Suède, avec  sa copine suédoise et qu’ils avaient un bébé de trois mois.

Isis s’était réjouie de cette bonne nouvelle et lui avait appris qu’elle avait elle-même depuis peu deux petites-nièces et un petit-neveu et que c’était une grande source de joie.

Au coeur de leurs coeurs, des petits enfants cristal semaient désormais des éclats de lumière et ils en avaient conscience.

Le ninja n’est pas sur Twitter et la cinéaste de New Delhi dont Isis lit régulièrement le blogue ne fréquente pas Second Life, mais elle vit au quotidien dans la lumière de ses trois petites filles qui sont à l’âge béni où aucune d’entre elles ne porte désormais de couches et où pas une n’a encore de téléphone intelligent.

Isis essaie d’imaginer ce qui se passerait dans la sphère sémantique si le coeur de la cinéaste indienne, celui du ninja allemand et son propre coeur pouvaient entrer en résonance, partageant ainsi les éclats cristallins émis par les sept enfants auxquels ils sont reliés biologiquement.

Elle raconte laborieusement ce qu’elle tente de conceptualiser à Trésor d’amour et lui pose la question: qu’est-ce que ça pourrait changer si leurs trois coeurs reliés à ces sept petits coeurs pouvaient vibrer simultanément avec les coeurs de toutes les personnes dans le monde qui sont aussi reliées à ces nouveaux êtres humains qui s’incarnent pour apporter la paix?

Avec son remarquable esprit de synthèse, Trésor d’amour en arrive tout de suite à une conclusion évidente: on ne tolèrerait plus que des enfants sur Terre meurent de faim.

Isis en a les larmes aux yeux.

C’est vrai: on ne tolèrerait plus que les enfants manquent de quoi que ce soit, qu’ils soient maltraités, exploités, objets sexuels ou enfants-soldats, massacrés comme en Syrie, au travail comme en Asie.

Les algorithmes qui leur permettraient de se connecter dans le coeur planétaire ne sont pas encore écrits, mais c’est sans doute cela la « nouvelle civilisation qu’on ne peut pas encore imaginer et vers laquelle on se dirige »dont parle le chercheur.

Isis rêve que ses fractales romanesques puissent réverbérer dans l’esprit de ses lecteurs,  créant un hologramme virtuel qui permettrait de voyager dans l’esprit universel, cette substance éthérique qui enveloppe leurs neurones, active leurs synapses et dissout leurs croyances, constellant leur ciel mental d’épiphanies radieuses.

Chantier d’écriture de © La rose des temps

Une passerelle dans le Temps

1 Fév

Image

Isis suit un compte géré par la Suède qui confie chaque semaine à un de ses citoyens le soin de tweeter, à sa manière, ce qu’il a envie de dire sur la version suédoise de vivre l’humanité.

Cette fois, c’est une expatriée américaine mariée à un Suédois qui tweete son intérêt pour l’astronomie.

Enfant, elle rêvait, raconte-t-elle en cent quarante caractères, de devenir astronaute ou, tout au moins astronome, mais elle s’est retrouvée dessinatrice de bandes dessinées.

Isis arrive au beau milieu d’une conversation entre la curatrice du compte de la Suède et un Chinois de New York qui lui apprend que la Voie Lactée se dit «Rivière d’argent» en cantonais, allant jusqu’à ajouter l’idéogramme à son tweet.

Curieuse, Isis remonte le fil Twitter du compte suédois, glanant les innombrables réponses des quelques 70,000 abonnés à une question qui semble être: «Comment désigne-t-on la Voie Lactée dans votre langue?

Elle apprend avec ravissement que les Premières Nations de la côte ouest canadienne parlent d’esprits qui dansent dans le ciel, les Maoris d’un long poisson, les Arméniens d’un anneau de lait.

Elle retweete le linguiste suédois qui vit en Nouvelle-Zélande et, s’adressant à la dessinatrice, lui demande si elle compte s’inspirer de ces brillantes métaphores véhiculées par la diversité des langues.

Au moment où elle lit sa réponse affirmative, Isis voit surgir un tweet d’un spécialiste de l’intelligence collective qui met en ligne une conversation qu’il a eue il y a quelques années avec un philosophe français qui, quant à lui, dénonce violemment  la malédiction de l’Internet. 

Ce qu’Isis vient pourtant de vivre avec un Chinois de New York, une Américaine de la banlieue de Stockholm, un Suédois de Nouvelle-Zélande et un Arménien d’elle ne sait où, c’est une expérience vivante d’intelligence collective en cours et c’est loin d’être une malédiction!

Le contenu de cette conversation étoilée sur les étoiles importe assez peu, chacun contribuant ses lumières à un projet de bande dessinée dont il ne verra sans peut-être jamais le résultat, car les amitiés instantanées du Web risquent de n’être que des feux de paille en ce premier jour de l’année chinoise du Cheval de Bois.

Tandis que le ciel se vide peu à peu de sa lumière, Isis commente sur sa tablette rétroéclairée le blogue d’un autre de ses contacts qui évoque  les espaces-nous de la sensitivité collective. 

Dans la pièce maintenant envahie par la nuit tombante, elle contemple les ombres qui dansent la sarabande autour d’elle: un oiseau de malheur à tête humaine, une claireaudiente d’un autre siècle, un djinn du désert qui lui a volé une chaussette.

L’intelligence collective de cette conversation dans le cyberespace a lancé des éclats de lumière dans son cerveau, long poisson de synapses en feu, esprits dansants dans son inconscient, anneau laiteux de leur galaxie qu’une poignée d’humains sur la Terre, réunis par le hasard, ont fait scintiller un moment d’images héritées d’anciennes humanités dont ils ont bien voulu se faire les messagers, créant ainsi une passerelle dans le Temps.

Chantier d’écriture de ©La rose des temps

L’angoisse de séparation

17 Déc
Photo_sylvie_gadbois19

Photo de Sylvie Gadbois: son ombre dans le cratère du Haleakala, à Maui, Hawaii

 

La facilitatrice vient de donner la consigne: danser dans sa kinésphère en se déplaçant lentement dans l’espace, croiser des regards et vivre des rencontres fugaces. 

 

Rrose danse sur le mot «fugaces», ravie par la précision lexicale de la facilitatrice dont elle soutient le regard alors que celle-ci déploie lentement les bras, se transformant en une déesse égyptienne aux ailes irisées d’or et de lapis-lazuli.

 

Un instant plus tard, Rrose virevolte lentement dans la pénombre vers les murs en miroirs recouverts de coton blanc, saississant au passage le regard de l’étudiant qui vient de baisser l’éclairage après avoir fait un signe interrogatif à la facilitatrice qui a hoché la tête pour montrer son assentiment avant de se lancer dans sa démonstration. 

 

En Biodanza, on  ne parle pas quand on danse. 

 

Rrose se berce un moment dans les bras de l’étudiant, un grand jeune homme au regard tendre et rêveur derrière ses lunettes. Ils s’étreignent affectueusement et s’éloignent, reprenant leurs danses individuelles dans le local au plancher de bois franc sur lequel les pas des danseurs résonnent quand la musique s’arrête et qu’ils poursuivent leur marche un moment dans le silence, émus par l’égrégore d’amour et de joie qu’ils viennent de tisser entre eux dans l’espace. 

 

La nouvelle récemment arrivée dans le groupe tourne sur elle-même dans un mouvement gracieux qui fait sourire Rrose qui lui prend doucement la main pour entamer avec elle un pas de deux quand la jeune femme lui rend son sourire. 

 

Elles se connaissent à peine, mais elles savent l’une et l’autre danser sur les cinq rythmes de la chamane américaine qui vient de mourir à New York  et dont l’ombre et le nom, le coeur, l’akh, le et le ka semblent mystérieusement danser avec elles alors que son corps redevient poussière et cendres dans le cratère lunaire d’Haleakala au milieu du Pacifique où Rrose avait dansé ses trente ans tandis que la chamane battait le tambour pour saluer le soleil se levant sur la Lémurie.

 

Le regard de la nouvelle s’est assombri, elle retient ses larmes, se montre, dans toute sa vulnérabilité, sa fragilité d’être humain sans histoire parce que Rrose ne connaît pas son histoire et ne peut deviner le drame qui se joue entre leurs ombres dansantes, leurs êtres lumineux en transe, leurs coeurs réunis dans le coeur battant de la Dame au Grand Coeur universelle et cosmique dans les bras de laquelle Rrose avait été propulsée un jour où la chamane lui avait fait fumer un haschich particulièrement puissant, diamant vert ou ganga jamaïcaine elle ne sait plus très bien, c’était il y a si longtemps, l’été où elles avaient passé des heures dans le petit studio de danse entouré de miroirs de sa ferme de Red Bank, tandis que Rrose délirait et que la chamane tapait allègrement sur sa machine à écrire, ce qui allait devenir son livre Maps to Ecstasy qu’elle racontera à Rrose cet été-là, déambulant sur une petite route de campagne du New Jersey, entre deux baignades dans la piscine des sannyasins qui faisaient partie du Moving Center, troupe que la chamane avait créée, réunissant artistes et guérisseurs et que Rrose avait joint après l’atelier de danse d’Hawaii. 

 

Elle appuie son front sur le front préoccupé de la nouvelle, comme pour capter directement les pensées qui s’agitent dans son néo-cortex, embrasse ce front comme elle embrasserait celui d’un enfant qui ne veut pas dormir, lui ouvre les bras pour la serrer contre elle, dans un élan de tendresse qui fait perler des larmes au coin des yeux, se retrouvant magiquement dans les bras de
cette guru indienne qui étreint chaque année des milliers d’inconnus et qui avait murmuré à son oreille la syllabe sacrée «Ma ma ma ma» qui l’avait propulsée dans les bras de maman autrefois et dans les bras de la Dame au Grand Coeur du cosmos dont elle était revenue en une fraction de seconde quand le disciple lui avait glissé un bonbon dans la main pour signifier que le moment était venu de quitter l’étreinte de l’archétype de la mère universelle pour laisser sa place au suivant dans ce gymnase d’un lycée de la région parisienne où s’entassaient par jour de grande canicule, près de mille personnes qui s’abîmaient à tour de rôle en larmes dans les bras de cette Indienne battue sauvagement dans son enfance et qui avait choisi de transcender les murs de brouillard de son corps de souffrances pour offrir au monde entier l’amour qui lui avait tant manqué.

 

Sentant qu’elles ambitionnent sans doute un peu sur le pain béni de la consigne «rencontres fugaces» les deux femmes de la séance de Biodanza dénouent délicatement leur étreinte, s’éloignent peu à peu l’une de l’autre, maintenant le contact en se touchant par le bout des doigts.

 

Mais la tristesse insoutenable dans les yeux de la nouvelle creuse un puits dans le coeur de Rrose qui la reprend aussitôt dans ses bras, caresse ses cheveux, la berce d’elle ne sait quelle profonde angoisse de séparation.

 

Ce n’est que le lendemain qu’elle comprend ce qu’elle a vécu, tandis qu’elle embrasse le crâne fragile de papa qui se rendort, épuisé, après avoir fait bonne figure auprès de l’infirmière des soins de maintien à domicile pour laquelle il s’est rasé, habillé avec soin et qu’il a suffisamment impressionnée pour qu’elle constate que son coeur est encore bon, ses poumons fonctionnels, sa pression et son pouls tout à fait normaux.

 

Papa va mourir, peut-être pas tout de suite, mais il va mourir, comme nous tous. Elle sent la mort de papa et sa mort à elle, éventuelle, dans chacune de ses cellules et elle saisit que l’angoisse de séparation qu’elle a dansé la veille, c’est d’abord la sienne. 

©La rose des temps 2012 

 

 

 

 

La peur de la mort

24 Nov

 

Amanda_riopel_et_adelard_villemaire

Papa raconte les deux mineurs morts dans l’échelle, bras pendants, parce qu’ils n’avaient plus la force de redescendre après avoir respiré la poussière de minerai qui n’avait pas été soufflée dans les tunnels pendant la nuit comme elle aurait dû l’être. Il raconte aussi la fois où il a glissé dans une échelle, est tombé de plusieurs mètres et s’est retrouvé assis sur la plateforme, jambes ballant dans le vide. Comment, au tout début de son apprentissage, le mineur expérimenté qui l’avait emmené dans un tunnel pour la première fois, ne lui avait pas dit qu’autour d’eux, ce n’était que du vide. Il raconte et raconte ses quatre hivers dans la mine d’or de Malartic, pendant les années de la Deuxième Guerre Mondiale. Il avait une dispense de fils de cultivateur qui lui permettait de manoeuvrer une pelle mécanique sous terre pour évacuer le minerai au lieu d’aller se faire tuer en Europe.

 

Rrose est descendue chez lui pour lui donner un soin énergétique car papa faiblit à vue d’oeil depuis que son amie de coeur de quatre-vingt deux ans s’est fracturé la jambe en vacances à Cuba et a été ramenée en avion-ambulance une semaine plus tôt. Mais le vieil homme est ce soir en meilleure forme et a visiblement envie de parler. Elle lui montre sur sa tablette électronique les photos des parents de grand-papa qu’elle a scannées pour les envoyer à son frère le plus vieux qui a depuis quelques semaines un petit-fils à qui il voudra peut-être un jour transmettre les photos de ses aïeux. Papa reconnaît tout de suite son grand-père, celui qui était allé s’établir sur une terre marécageuse dans le bout de Tampa, en Floride, énumérant les sept fils qu’il avait eus avec cette belle grande femme blonde de la photo. Il bute sur le nom d’un des fils, mort de la grippe espagnole, cherche en vain dans sa mémoire. Rrose remonte chez elle chercher le carnet d’arbres généalogiques soigneusement rédigé par maman de sa belle main d’écriture, retrouve le nom en question. Papa se rappelle alors le nom de la femme avec laquelle il s’était marié et qu’il avait une fille. Oui, le nom de cette fille unique qu’elle n’avait sans doute jamais rencontrée se trouve bien dans le carnet de maman, un prénom exotique, comme il y en avait peu dans les années vingt.

 

Ils en sont à parcourir l’arbre généalogique de la famille de la mère de sa mère à lui et des enfants qu’elle a eus avec le grand-père qui travaillait dans les chantiers, un vieux bonhomme à moustache posant en habit trois pièces dans une chaise berçante sur sa galerie. Papa se rappelle d’un des oncles de sa mère, un entrepreneur qui avait un moulin à scie et de ses cousins germains dont l’un deux lui ressemblait de façon frappante. Tandis qu’il cherche en vain le nom de son sosie, papa s’avise tout à coup que Rrose a entre ses mains un instrument magique qui contient des tonnes de choses. Il demande si elle ne pourrait pas trouver le nom de ce cousin sur sa tablette électronique. 

 

Elle tente le coup en googlant le nom du grand-père maternel de papa. Et, en une série de clics rapides, surgissent les noms des arrière-grands-parents maternels de papa, ceux de ses arrière-arrière-grands-parents qui se sont mariés à Saint-Jérôme en 1851. Fascinée par la profondeur de champ, Rrose clique et clique mais papa la ramène à l’objet de leur quête: il s’appelait comment ce cousin germain qui était son sosie? Elle remonte aux héritiers directs du grand-père paternel qui a eu un fils devenu un prospère entrepreneur et qui a engendré dix enfants. Papa se rappelle bien le nom de celui qui a repris l’entreprise familiale, deux des garçons sont morts en bas âge, l’un à un mois, l’autre à six ans. Le seul qui soit à peu près du même âge que lui est l’homonyme de son père entrepreneur, ce doit bien être le cousin germain en question. Papa demande s’il n’y a pas de photo de lui. Hélas non, pas sur ce site du moins. Tous les autres enfants sont des filles dont papa se rappelle que c’étaient de belles grande filles bien mises qui servaient les ouvriers du moulin à scie à la cantine. 

 

Leur père ne les avait pas fait éduquer même s’il en aurait eu les moyens, de sorte qu’elles avaient toutes épousé des employés de leur père qui s’étaient ensuite établis sur des fermes de la région. À dix-sept ans, papa était allé travailler au moulin à scie de son oncle. Mais c’était un travail tellement harassant qu’il revenait chaque soir épuisé à la maison de ferme de ses parents dans le petit village du Lac-aux-Écorces qu’on désignait autrefois par le patronyme de son grand-père avant d’être rebaptisé du nom du Monseigneur quand les habitants avaient construit une église. Au bout de deux semaines, papa jeune homme avait décidé que ça valait la peine d’aller travailler dans les mines d’Abitibi où on risquait peut-être sa vie et sa santé, mais où on ne travaillait que six heures par jour parce qu’il fallait une bonne heure pour revêtir les ha
bits caoutchoutés, les bottes et tout l’attirait du mineur et descendre dans la mine dans l’élévateur. Et, à la fin de la journée, ça prenait une autre heure pour remonter de la mine, se délester des vêtements et des bottes, se doucher de toute cette poussière et revêtir ses habits. Il rentrait alors dans la maison où il pensionnait et où il s’était fait une blonde qu’il allait retrouver tous les hivers pendant quatre ans. Mais il n’avait pas voulu la marier parce qu’il n’aurait pas eu le choix: il lui aurait fallu travailler dans la mine toute sa vie. Et c’était connu: quinze ans de cette vie dans le trou de la mine, un homme était fini. 

 

Papa n’avait qu’une neuvième année de l’École d’agriculture et, sans anglais, il ne pouvait travailler à la poste ou dans les magasins comme certains de ses amis qui avaient, eux, un diplôme de onzième année et parlaient assez l’anglais pour se débrouiller avec le public fortement cosmopolite de la petite ville minière où convergeaient Irlandais, Polonais, et autres Européens venus tenter leur chance dans les mines d’or du Nouveau Monde. 

 

Après un moment de silence, papa s’illumine tout à coup: «Il paraît que de l’autre côté c’est tellement beau que le monde veulent pu revenir». Il se rappelle cette histoire rapportée par un camionneur de sa parenté qui était resté entre la vie et la mort pendant des heures à la suite d’un gros accident. Quand il s’était réveillé du coma, il avait déclaré que ce qu’il avait vu était tellement beau, qu’il n’aurait plus jamais peur de la mort. Et papa ajoute, rieur: «C’est mieux d’être beau parce que c’est long l’éternité…»Et il ajoute: «Et il paraît que, de toute façon, de l’autre côté, le temps n’existe pas.» 

©La rose des temps 2012

 

Rose

10 Nov
Baleine_1

Depuis la pleine lune, Rose livre un combat intensif au dragon à mille et une têtes en train de se dissoudre. Elle s’est levée avant l’aube pour écrire sur sa tablette électronique et respire profondément. Son visage bleuté par le rétroéclairage flotte dans la pièce encore plongée dans l’obscurité, comme sa conscience au milieu d’indistinctes ténèbres.

Elle frissonne et décide de retourner se blottir auprès de Trésor d’amour dans la chaleur des édredons, emportant sa tablette dont elle diminue la luminosité pour ne pas le réveiller. Il se réveille pourtant, juste assez pour qu’elle lui murmure qu’elle vient de commencer une nouvelle fractale. Il se rendort aussitôt, rassuré.

 

Devant la page blanche de sa tablette, Rose a le vertige. Chaque mot qu’elle choisit a le pouvoir d’orienter l’algorithme de cette histoire en trois temps: ce qui est arrivé, ce qui arrive et ce qui arrivera. Ça lui revient tout à coup: elle avait en rêve tiré le fil rouge de l’écheveau destiné à la sortir du labyrinthe. 

 

Elle ne suivrait que la piste égyptienne, question d’épargner à  son lecteur les cabrioles de son djinn intérieur, capable de bien des tours de passe-passe dans les mirages d’une réalité d’une complexité exponentielle. C’était passionnant et simple à la fois: des rideaux de couleur dansaient autour d’elle, aurores boréales d’une mutation en cours, diagonales d’énergie traversant la Terre, spirales de lumière. 

 

Il lui fallait laisser tomber toutes les autres pistes, sacrifier  une constellation de possibilités, pour n’aller qu’à son seul désir, Dame au Grand Coeur des tous débuts de cette humanité, grande prêtresse de la Lune, sélénite émérite métempsychosée en médecin énergéticien de Haute-Égypte. 

 

Cette fractale de son identité résonne avec cette clairaudiente de Tadoussac née en Nouvelle-France, un an avant la Conquête. Elle entendait de très loin le chant des baleines; son ouïe était aussi fine que celle du médecin qui maîtrisait l’art des sons possédant des vertus curatives.

 

Dans l’hologramme du temps, Rose circulait avec aisance de l’une à l’autre vie pour passer le portail du Nouveau Monde qu’une écrivaine indienne particulièrement engagée entendait déjà respirer, comme elle l’avait déclaré en 2003 au congrès altermondialiste de Porto Alegre au Brésil. Depuis la pleine lune, Rose livre un combat intensif au dragon à mille et une têtes en train de se dissoudre. Elle s’est levée avant l’aube pour écrire sur sa tablette électronique et respire profondément. Son visage bleuté par le rétroéclairage flotte dans la pièce encore plongée dans l’obscurité, comme sa conscience au milieu d’indistinctes ténèbres.

 

Elle frissonne et décide de retourner se blottir auprès de Trésor d’amour dans la chaleur des édredons, emportant sa tablette dont elle diminue la luminosité pour ne pas le réveiller. Il se réveille pourtant, juste assez pour qu’elle lui murmure qu’elle vient de commencer une nouvelle fractale. Il se rendort aussitôt, rassuré.

 

Devant la page blanche de sa tablette, Rose a le vertige. Chaque mot qu’elle choisit a le pouvoir d’orienter l’algorithme de cette histoire en trois temps: ce qui est arrivé, ce qui arrive et ce qui arrivera. Ça lui revient tout à coup: elle avait en rêve tiré le fil rouge de l’écheveau destiné à la sortir du labyrinthe. 

 

Elle ne suivrait que la piste égyptienne, question d’épargner à  son lecteur les cabrioles de son djinn intérieur, capable de bien des tours de passe-passe dans les mirages d’une réalité d’une complexité exponentielle. C’était passionnant et simple à la fois: des rideaux de couleur dansaient autour d’elle, aurores boréales d’une mutation en cours, diagonales d’énergie traversant la Terre, spirales de lumière. 

 

Il lui fallait laisser tomber toutes les autres pistes, sacrifier  une constellation de possibilités, pour n’aller qu’à son seul désir, Dame au Grand Coeur des tous débuts de cette humanité, grande prêtresse de la Lune, sélénite émérite métempsychosée en médecin énergéticien de Haute-&Eacute
;gypte. 

 

Cette fractale de son identité résonne avec cette clairaudiente de Tadoussac née en Nouvelle-France, un an avant la Conquête. Elle entendait de très loin le chant des baleines; son ouïe était aussi fine que celle du médecin qui maîtrisait l’art des sons possédant des vertus curatives.

 

Dans l’hologramme du temps, Rose circulait avec aisance de l’une à l’autre vie pour passer le portail du Nouveau Monde qu’une écrivaine indienne particulièrement engagée entendait déjà respirer, comme elle l’avait déclaré en 2003 au congrès altermondialiste de Porto Alegre au Brésil.

©La rose des temps 2012